La punition que j’avais tant redoutée, heureusement pour moi, n’avait pas été aussi terrible que je ne l’avais d’abord craint. Père avait cru être juste en me consignant à l’écurie. Je devais, en plus de m’occuper de mon alezan, prendre soin de toutes les bêtes qu’elle abritait, et ce, sous l’œil bienveillant du garçon d’écurie. J’avais trouvé cela rude les deux premiers jours ; l’odeur du crottin ne m’avait guère inspiré et j’avais jugé l’endroit malpropre. Depuis, je m’étais habitué à ces conditions ; j’avais compris que la paille et le foin n’étaient pas dangereux pour moi et que mes mains couvertes de « choses » que je qualifiais de sales pouvaient être lavées. Quant à l’odeur d’écurie, le palefrenier m’en parla avec tant de poésie qu’il parvint presque à me la faire apprécier ! En plus de m’avoir démontré la véritable passion qu’il vouait à sa seigneurie – c’est ainsi qu’il dénommait les écuries – Aurèle fut pour moi, durant toute cette semaine, un précepteur aussi intéressant que Monsieur Paul : il m’avait montré comment nourrir les bêtes, brosser leurs robes, ferrer leurs sabots, soigner leurs éraflures ; peut-être aussi m’a-t-il appris que l’on pouvait tout autant apprendre d’un simple domestique que du précepteur attitré d’un seigneur, aussi lettré soit-il. De cette semaine, j’ai gardé un souvenir plaisant et fort, du garçon d’écurie l’image d’une personne amicale et complice.
C’est lui qui m’aida à choisir un nom pour mon alezan. Devant la stérilité de mon inspiration, Aurèle m’avait conseillé d’observer l’animal et de cerner les grands traits de son caractère. Je l’avais écouté. J’étais resté assis des heures pour le regarder. Je le voyais évoluer parmi ses pairs, réagir à leurs gestes. Il s’agissait d’un animal doux et calme, d’un tempérament qui pouvait paraître hautain et distingué aux yeux des hommes. Il semblait davantage taillé pour la parade plutôt que pour la guerre. Il me vint alors naturellement un mot que je croyais avoir retenu d’une discussion avec Monsieur Paul. Il faisait la distinction entre deux sortes de chevaux : les destriers – ceux-là même qui étaient destinés à conduire le chevalier à la guerre – et les palefrois, chevaux de prestige et d’apparat. Quand je déclarai à Aurèle que je voulais donner à mon cheval le nom de Palefroi, celui-ci me toisa d’un regard en biais. D’abord inquiet, je ne pus que me réjouir quand il se décida enfin à me donner son avis :
« Palefroi… Ce n’est pas très original pour un cheval. Mais enfin… Ca sonne plutôt bien. »
L’après-midi était à peine entamée quand père vint interrompre mon travail. Je venais de verser un seau d’eau fraîche dans l’abreuvoir quand je le vis. Il interpella Aurèle et lui demanda qu’il prépare son cheval. Puis il me regarda.
« Je mets fin à ta punition, Geoffroy. Je descends au village. Veux-tu m’accompagner ? »
Je me sentis alors gagné par une vive excitation. Il est vrai que ce temps passé aux écuries en compagnie d’Aurèle avait distrait mon esprit durant la semaine écoulée, mais l’envie de retourner voir mes compagnons ne m’avait jamais réellement quitté.
« Oui, père.
- Selle ton cheval. Je crois qu’il est temps de le sortir. »
C’était une journée fraîche. Le soleil était revenu mais je pouvais sentir l’odeur de l’herbe mouillée. Palefroi suivait la monture de Père sur le chemin rocailleux. Ma main venait flatter son cou de temps à autre comme un précieux bijou ; je n’avais guère besoin de le guider ni de le forcer à obéir. Je me sentais grand et puissant sur mon cheval ; je sentis mon cœur battre dans ma poitrine. Jamais je ne m’étais montré sur le dos d’un cheval au village. Quel effet cela ferait-il ? Comment mes amis réagiraient-ils ? Ils seraient impressionnés à coup sûr. J’en vins à oublier les remontrances que m’avaient adressées mes parents et mon orgueil surgit au galop. Plusieurs villageois nous accueillirent à l’entrée du bourg. Père leur répondit par un bref signe de tête avant de poursuivre sa route. Je trouvai le village aussi vivant que la fois dernière. Les artisans avaient dressé leurs étaux sur la rue principale. Je ne tardai pas à croiser du regard le petit Guillaume. Quand il me vit, son visage se pourvut d’un grand sourire et il se mit à courir derrière le cheval. Plus loin, ce fut Pierre qui se joignit à la course. Palefroi maintenait une allure altière comme s’il se sentait l’objet de bien des regards. J’étais fier.
Puis je vis Aude. Elle se tenait au coin d’une maison. Ses cheveux tressés étaient dorés sous le soleil et ses yeux bleus pétillants nous suivaient fixement. Un sourire timide effleura ses lèvres et elle me l’adressa ; ce fut une douce agonie qui s’empara de moi. La suivant du regard, je continuai mon chemin derrière le cheval de Père et la vit lentement s’éloigner. Je voulais m’arrêter là et descendre de suite pour la rejoindre. Je n’osai pas. Père n’apprécierait pas que je lui fausse ainsi compagnie. Peut-être aussi parce que j’avais peur de ce qu’elle pourrait penser de moi me voyant courir vers elle. Je préférai demeurer perché au-dessus de Palefroi, montrant une certaine distance – stratégie peu glorieuse mais ô combien sécurisante.
Père immobilisa son cheval devant l’une des anciennes maisons du village et mit pied à terre. Je l’imitai, sans vraiment savoir ce que je faisais ; j’avais toujours l’esprit tourné vers la jeune fille que j’avais vue. Quand, enfin, je décidai de m’intéresser à la discussion qu’avait entamée mon père, je remarquai devant lui la présence du vieux Raymond, un homme grand et décharné qu’il connaissait bien et respectait particulièrement. Je compris à la gravité de son visage qu’un malheur venait de s’abattre sur l’un de ses proches. J’hésitai à tendre l’oreille. Je ne savais pas si cela me regardait d’une quelconque manière. Un mot, cependant, attira mon attention. Il avait été prononcé par mon père. Je l’avais déjà entendu auparavant, sans chercher à savoir ce qu’il signifiait réellement. La mine déconfite du vieux Raymond me fit penser qu’il était important pour moi d’en connaître le sens.
Je ne savais pas pourquoi Père était descendu au village. J’avais d’abord pensé qu’il voulait rendre visite au vigneron et à sa vigne ; il aimait le bon vin et il savait que le père d’Alban en soignait la préparation. En cette fin d’été les gens du village ne tarderaient pas à lui prêter main forte pour la récolte du raisin. Cependant, tout dans l’attitude de Père me faisait penser que c’était le vieillard qu’il voulût voir. Avait-il appris quelque nouvelle funeste au cours de la semaine ? C’était fort possible. Il pouvait circuler quantité de personnes au château et, tout occupé que j’étais en compagnie d’Aurèle à l’écurie, un courrier eût pu venir du village sans que je le visse.
Je n’entendais que partiellement la teneur de leur discussion mais quand Père se tourna vers moi, j’avais compris que la femme de Raymond était gravement malade et qu’elle n’avait probablement plus longtemps à vivre.
« Geoffroy, écoute-moi. Tu vas aller au château. Tu donneras au premier messager que tu trouveras l’ordre de se rendre à Paris1 pour y trouver les Bons chrétiens. Il devra les ramener au plus vite au village. Tu m’as compris ? »
Je fis signe que oui, comprenant au ton que Père avait employé qu’il fallait agir dans l’urgence. Alors, sans vraiment savoir pourquoi, je laissai échapper ces mots de ma bouche :
« Je peux y aller moi-même… »
Père haussa les sourcils. Il n’était pas dans mes habitudes de le voir marquer une telle hésitation.
« Ce n’est pas très loin, ajoutai-je. Je sais où aller : vous m’y avez mené, une fois ; c’était au bord du lac de Léran.
- Geoffroy, me dit-il enfin. Ce n’est pas une mince affaire… Les Bons chrétiens doivent se tenir auprès de cette femme avant qu’elle ne meure.
- Faites-moi confiance, père. Je ne vous décevrai pas. »
Je sentis ma gorge s’assécher tandis que j’attendais sa réponse. Je voulais tellement qu’il accepte. Il s’agissait pour moi d’une marque irremplaçable de reconnaissance.
Finalement, il hocha la tête et posa ses mains sur mes deux épaules.
« Très bien, fils. Va. Mais sache que l’âme de cette pauvre femme est désormais entre tes mains. »
Une étrange émotion me submergea.
« Maintenant prends ton cheval et chevauche vite à travers la campagne. »
Sous le regard de père, que je devinai inquiet mais empli d’espoir, je sautai sans tarder sur Palefroi.
Ma première mission d’homme !
Au galop ! Au galop !
Je guidai Palefroi vers la sortie du village, passait le pont qui enjambait la Blau avant de prendre le chemin du nord ouest. Le ciel était lumineux, couvert de quelques nuages. L’air s’était adouci, caressé par la chaleur du soleil. Le chemin gravissait en pente douce le flanc de la colline. J’étais tenté de me retourner et profiter de la hauteur afin de contempler le paysage, la vue sur le village de Puivert et son château, la vision du lac qui s’étirait à ses pieds, mais à aucun moment je ne m’arrêtai. Sur le dos de mon cheval, je voyais le relief évoluer au devant. Je me sentis bientôt seul, seul dans la nature, livré à moi-même. Je goûtai un intense sentiment de liberté et compris presque aussitôt que ce confort avait un prix. Le voyageur que j’étais devenu ne devait pas s’égarer sous peine de se perdre lui-même ou de provoquer la perte d’autrui. Pour la première fois je ressentais réellement les exigences de l’âge adulte.
La piste entama bientôt une longue descente qui serpentait entre les arbres. Pendels1 apparut à mon champ de vision Je croisai à main droite la petite chapelle dont j’avais repéré la présence lors de mon dernier passage ; Père m’avait dit qu’elle avait été bâtie sur l’initiative d’une fille Trencavel. Je contournai le village par la droite et suivit sur une bonne distance la rivière qui le traversait. Peu avant l’endroit où elle se jetait dans l’Hers, je pus passer à gué de l’autre côté et poursuivre ma chevauchée vers l’ouest. Le terrain était beaucoup plus régulier. Je pus lancer Palefroi au galop. Cela ne dura pas longtemps. J’avais mal aux fesses. Pourtant, je réessayai parfois, avec l’espoir de gagner un peu de temps. J’entrevis avec soulagement le lac de Léran qui s’étendait au nord. Je sus que j’étais bientôt arrivé. J’espérais simplement que je me souviendrais du village en question. Mon inquiétude disparut bien vite. Je reconnus la disposition des lieux lorsque j’aperçus les premières bâtisses. Quelques années auparavant, père nous avait menés – mon jeune frère et moi – vers l’une des demeures les plus modestes du village. A mesure que j’avançai sur la voie principale, la mémoire se dévoilait comme un livre dont on tourne les pages une à une. Quelques personnes se tenaient là, curieux, s’étonnant de voir un si jeune homme monté à cheval venir de l’extérieur. Père était le seigneur de cette terre, mais je ne fus pas certain ce jour-là qu’ils aient reconnu en moi le fils de leur suzerain, même si le regard de certains pouvait le laisser croire.
Je guidai Palefroi dans l’une des petites ruelles qui s’enfonçaient sur les côtés et m’arrêtai devant une porte de bois sombre. Je sus que c’était là. Je mis pied à terre et attachai les rênes à un poteau qui se dressait opportunément non loin de moi. Légèrement nerveux, je frappai à la porte. J’entendis très vite des pas approcher ; une ouverture se créa devant moi pour révéler la silhouette d’une femme. Elle avait la trentaine, un visage avenant. Je l’avais déjà vue auparavant. Si elle fut étonnée de me voir, elle n’en laissa rien paraître. Presque rien.
« Qui es-tu ? », demanda-t-elle d’une voix douce.
Elle ne m’avait donc pas reconnu.
« Geoffroy, fils du seigneur de Congost.
- Oh ! »
Elle avait levé sa main devant un léger sourire, comme si elle s’excusait de sa méprise.
« Je suis désolée, je ne t’avais pas reconnu… Mais que fais-tu ici ? Ton père est-il avec toi ?
- Non, il est resté au village. »
Je devais être particulièrement nerveux car son visage devint grave.
« Es-tu venu seul ? Que se passe-t-il Geoffroy ?
- Père a besoin de vous… Quelqu’un se meurt à Puivert. Il paraît que c’est important que les Bons chrétiens soient présents…
- Je comprends. Pons et Arthur ne sont pas là pour le moment. Ils sont allés assister le bon Martin dans ses derniers instants.
- Qui est Martin ? » J’étais crispé.
« Un pêcheur du village. Ne t’inquiète pas : c’est moi qui vais t’accompagner. »
Je m’étonnai.
« Êtes-vous une… Bonne chrétienne ? »
Elle acquiesça, puis elle sortit, fermant la porte derrière elle.
« Je suis désolé, je n’ai qu’un seul cheval, dis-je, embarrassé.
- Nous avons l’habitude d’aller à pied », me dit-elle simplement.
Je détachai les rênes de Palefroi et décidai de marcher à côté de cette « Bonne chrétienne » qui m’emmenait désormais. Le cheval suivait docilement. Nous traversâmes le village et prîmes le chemin par lequel j’étais arrivé quelques instants plus tôt.
La femme qui m’accompagnait était silencieuse. Elle m’avait dit s’appeler Arsende. Je dus m’en contenter dans un premier temps. Elle marchait légèrement devant moi, d’une allure souple et régulière. Elle devait être habituée à se déplacer ainsi à travers la campagne, ce qui n’était pas mon cas. Jusqu’au village de Pendels, je souffris le martyre pour suivre son rythme. Quand je ne courais pas derrière elle, je la voyais s’éloigner devant moi ; elle ne se retournait jamais pour vérifier que je restais bien dans ses pas. Ce n’est qu’après avoir franchi le gué de Pendels qu’elle prit la peine de m’attendre. Quand je l’eus rejoint, elle me regarda fixement.
« L’orgueil ne doit pas être un obstacle pour toi, Geoffroy. Je t’ai dit que nous étions habitués à la marche à pied. A aucun moment je n’ai parlé de toi ainsi… Tu sais comme moi que nous devons aller vite. Si tu ne parviens pas à tenir le rythme, n’éprouve aucune honte en montant sur le dos de ton cheval. »
Je me sentis blessé.
Pourquoi ?
Elle avait su lire en moi. J’étais orgueilleux et elle l’avait très bien senti, devant mon refus total d’admettre ma faiblesse. Honteux, j’acceptai à contre cœur de remonter sur Palefroi. Nous remontâmes ainsi le cours de la rivière jusqu’à Pendels, puis la piste qui passait à droite de la chapelle romane en direction des hauteurs. Jusqu’à ce que nous eûmes atteint le flanc de la colline qui dominait la vallée de la Blau, ce fut à mon tour de garder le silence – sans doute le temps qu’il me fallut pour émerger de mes idées noires. Après avoir fait la promesse muette de travailler personnellement sur ce point là, je pensai à nouveau à la raison pour laquelle j’avais effectué pareille expédition. Arsende avançait à côté de moi. Parfois, je la voyais fermer les yeux, remuer silencieusement les lèvres. Je la trouvai étrange mais étonnamment sereine. Je ne voulais pas la déranger. Pourtant j’avais envie qu’elle me parle, qu’elle m’apporte des réponses à certaines questions que je me posais depuis peu. Enfin, un moment se présenta et je sautai sur l’occasion.
« Pouvez-vous me dire ce que c’est, Arsende ? Me dire comment cela se passe ? »
Elle leva les yeux sur moi. Ils étaient gris clair.
« Ton père t’en a-t-il jamais parlé ?
- Non. »
Elle m’adressa alors un sourire.
« Dans ce cas, il juge peut-être que le moment n’est pas encore venu… »
Je hochai la tête, comprenant qu’elle ne m’en dirait pas davantage. La fin du voyage se termina ainsi, dans le silence, et parut d’une incroyable longueur. La lumière du jour se faisait plus rasante et le ciel plus gris lorsque j’aperçus enfin la crête sur laquelle se dressait le château de Puivert. Puis le petit bourg apparut en contrebas.
« Où est-ce ? me demanda Arsende.
- Chez le vieux Raymond, tout au haut du village. »
Le calme s’était installé sur la place. Les gens s’étaient réfugiés chez eux, sentant la menace de la pluie. Le forgeron devait guetter notre venue car il sortit dès que nous passâmes devant sa demeure.
« Geoffroy ! »
Le père d’Aude se porta à notre rencontre. Son visage était marqué d’une profonde inquiétude.
« Pressez le pas avant qu’il ne soit trop tard… Son état s’est aggravé brusquement. Ermensinthe vit ses tout derniers instants. »
Arsende allongea ses pas. Le forgeron ouvrit la route devant nous et nous accompagna jusqu’à la demeure du vieux Raymond.
J’y retrouvai Père qui se tenait debout derrière la mourante. Lorsqu’il me vit, son visage était grave mais une lueur dans son regard me fit savoir que mon arrivée l’avait libéré d’un grand poids. A ses côtés, Raymond avait l’œil humide. Arsende s’entretint avec lui à voix basse, puis je vis Raymond, malgré son grand âge, courber par trois fois le genou devant elle. Mon père l’imita, ainsi que Pierre, son fils, Jean, son cadet, le forgeron également. J’étais resté prudemment en arrière. Je n’avais pas osé pénétrer dans la pièce de peur que l’on ne m’y accepte pas mais de là où j’étais, je pouvais voir comment cela se passait. C’est à ce moment que le regard du vieux Raymond croisa le mien. Je vis alors Père se pencher pour murmurer quelques mots à son oreille. Raymond pinça des lèvres.
« C’est le petit qui est allé chercher la bonne femme, déclara-t-il d’une voix tremblotante. Je tiens à ce qu’il reste, s’il l’accepte. »
Père se redressa et me regarda d’un œil bienveillant.
« Tu entends, Geoffroy ? Approche, si tu le souhaites. »
J’entrai dans la pièce. On me fit une place. Arsende se pencha au-dessus du corps d’Ermensinthe. De là où je me trouvais, je n’arrivais pas à voir si elle respirait encore. Elle avait vraiment mauvaise mine : son visage était creusé ; ses pommettes saillaient sous une peau blanche et transparente. Ses yeux étaient clos. Arsende prit sa main dans la sienne et je l’entendis parler.
« Ermensinthe… M’entends-tu ? »
C’est alors que pour la deuxième fois ce jour-là j’entendis le mot qui m’avait interpellé.
« Ermensinthe… Veux-tu recevoir le consolamentum ? »
Je n’entendis rien mais je vis ses paupières se crisper à plusieurs reprises. Arsende acquiesça. De son manteau elle sortit un livre à la couverture sombre qu’elle tendit au-dessus du front d’Ermensinthe. De ses lèvres entrouvertes sortaient des paroles douces que je peinais à entendre, autant de prières destinées au Dieu Bon dont Père m’avait déjà parlé. Je ne sus au juste à quel moment la femme du vieux Raymond expira mais à l’issue du rituel les traits de son visage s’étaient curieusement détendus. Heureuse, elle le paraissait presque.
Je me laissai aller contre le mur. J’avais tenu jusqu’à cet instant car il m’avait été interdit de faillir. Maintenant que la tâche était accomplie, que je venais de vivre un moment d’une délicatesse extrême, mon corps succomba à l’épuisement qui s’y était accumulé ; contre la paroi je glissai jusqu’à terre et me mis à pleurer.
Derrière la brume chaude de mes larmes, j’entrevis la main de Père se tendre vers moi.
« Debout, jeune homme. Viens. »
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