Lundi 6 août 2007

Une semaine plus tard, j’appris que Bélibaste avait été convoqué par mon père pour répondre de son geste. Je n’avais pas été convié pour énoncer mon témoignage. Je n’avais pas apprécié d’avoir été écarté d’une affaire qui me concernait directement, d’autant plus que j’avais le sentiment qu’on m’avait caché quantité d’éléments depuis mon plus jeune âge. J’en vins tout naturellement à penser que l’on voulait me dissimuler d’autres informations.

Pour quelles raisons ?

Ma sécurité était-elle en jeu ? Celle de mes parents ? Ou avait-on peur – j’en doutais fortement – de heurter ma sensibilité ?

Le regard réprobateur de mon précepteur me tira de mes réflexions.

« Eh bien, jeune homme. Tu parais bien pensif. Je n’ai pas l’impression, cependant, que tu réfléchisses bien sur la traduction de ce texte latin…

-         En effet.

-         Puis-je savoir quels tourments te distraient de ton labeur ?

-         Je me demandais ce que mon père avait décidé pour Bélibaste. »

Il haussa les sourcils.

« Si je t’apportais la réponse à ta question, te sentirais-tu mieux ?

-         Oui.

-         Ton père l’a condamné à dix jours de cachot et au bannissement.

-         C’est impensable.

-         C’est la décision que j’aurais prise si j’avais été ton père.

-         Il n’a fait que de dire la vérité… Que doit-on penser de ceux qui l’ont dissimulée ? »

Paul éleva les mains.

« Tu sais, mon garçon, dans certaines circonstances il convient parfois de taire la vérité, tant elle peut, quand elle est révélée maladroitement, faire plus de mal que de bien. 

-         Je crois cependant que je l’aurais mieux acceptée si père en avait parlé plus tôt. Tandis que maintenant j’ai l’impression d’avoir été trompé et que l’on cherche, encore, à me cacher ce que je devrais savoir depuis longtemps. »

Paul resta silencieux. Une question me vint alors à l’esprit.

« Dites-moi, monsieur Paul. Saviez-vous que je n’étais pas le véritable fils de père ? »

Il hocha la tête, embarrassé.

« Oui, Geoffroy. Je le savais. »

La réponse ne me surprit absolument pas.

« Que savez-vous de lui ? Est-il encore en vie ?

-         Je ne peux pas te répondre, Geoffroy. C’est à ton père de t’en parler, s’il décide un jour de le faire.

-         Mais vous savez des choses. N’est-ce pas ?

-         Oui. »

J’enrageai. Bélibaste m’avait confié des secrets ; voilà qu’ils s’étaient remodelés en une énigme qu’il me fallait résoudre et dont les clefs se trouvaient juste en face de moi, parfaitement inaccessibles. Je me surpris à en vouloir à Bélibaste.

« Pourquoi m’avoir dit cela, monsieur Paul ?

-         Il avait certainement une raison de le faire.

-         Laquelle ?

-         Il ne te l’a pas dit ? »

Je m’efforçai de me rappeler la teneur de notre discussion.

« Il m’a dit qu’il devait me parler pour honorer une promesse qu’il avait faite à quelqu’un.

-         Nous y voilà. De qui s’agissait-il ?

-         De mon vrai père. »

Monsieur Paul acquiesça.

« Tu as touché du doigt de l’esprit le point de départ du raisonnement à suivre. Je ne puis t’en dire davantage ; j’usurperais la place de ton père. Tu as cependant une bonne capacité de raisonnement et un bon esprit critique. Je crois que tu es capable d’entrevoir les raisons pour lesquelles cet homme t’a parlé…

-         Vous me laisserez réfléchir seul ? »

Il me sourit et se leva.

« Nous en avons terminé avec ce texte latin… Je crois que tu as mieux à faire aujourd’hui. »

Monsieur Paul sortit de la pièce et m’abandonna pour le restant de la journée.

Dans le silence tout relatif qui s’était installé dans ma chambre – il y avait de l’animation dans la cour intérieure – je repensai à la promesse que Bélibaste avait faite à mon vrai père. Je songeais dès lors à deux hypothèses. Soit il l’avait prononcée de sa propre initiative lors du départ de mon père, soit c’est mon père qui l’aurait contraint à le faire. Dans ce dernier cas, des conclusions claires pourraient être tirées : Bélibaste serait un ami très cher de mon père ou l’un de ses serviteurs, d’une part ; d’autre part, cela signifierait que mon père nourrissait l’espoir de me revoir un jour, voire de me récupérer…

S’agissait-il d’un bon ou d’un mauvais signe ? Je n’aurais su le dire… Bélibaste semblait avoir d’autres informations à me fournir. Peut-être recevait-il de ses nouvelles de temps en temps ? En pareil cas, mon père serait bien vivant.

Qu’était-il devenu ? Où vivait-il ?

Au château, plusieurs personnes devaient le savoir. Il fallait que je sache, moi aussi. Il fallait que je parle à père. Le plus tôt serait le mieux.

 

Je le retrouvai dans les écuries, en pleine discussion avec le palefrenier. Celui-ci maintenait un magnifique alezan ; sa robe brune régulière et soignée luisait sous le soleil du matin. Lorsque Père me vit, il me fit signe d’approcher. En les écoutant parler, je compris qu’il venait d’en faire l’acquisition. L’animal paraissait docile. Je m’en étonnai ; mon père montrait une préférence pour les bêtes hargneuses, celles qui lui montraient une certaine résistance. Il n’en éprouvait que plus de plaisir à les dompter. J’attendis donc que mon père eût fini pour en savoir un peu plus. Quand il congédia l’homme, celui-ci lui confia la maîtrise de l’animal. Enfin, il se tourna vers moi.

« Tu en as fini avec ta littérature ?

-         Oui, père.

-         J’espère que tu n’as pas négligé ton travail…

-         Je vous assure que non.

-         Bien.

-         Comment s’appelle-t-il ?

-         Il est tout jeune. Il ne porte pas encore de nom. Alors il va falloir que tu fasses preuve d’imagination pour lui en trouver un…

-         Comment ? Que voulez-vous dire ?

-         Je veux dire, jeune homme, que tu auras bientôt dix ans. Je veux t’offrir ce cheval à cette occasion. »

Je ne sus au juste que répondre. Mon père dut, sur le moment, se contenter de quelques bégaiements ridicules en guise de remerciements. Il posa une main vigoureuse sur mon épaule.

« Il va cependant falloir le mériter, fils. J’ai donné des instructions au garçon d’écurie afin qu’il te laisse t’occuper de ce cheval. Toi seul. As-tu compris ? »

Je hochai la tête, l’esprit fébrile…

« Bien. Et si tu montais ? »

Sans hésiter une seconde, je sautai sur le dos du cheval comme j’avais toujours appris à le faire. L’alezan se laissa faire. Je saisis les rênes que père me tendait et plantai mes talons dans les flancs du cheval. L’animal se montra docile et souple. Je connus alors le bonheur familier de ressentir le vent dans mes cheveux, celui de dominer la monture et observer de haut tous ceux qui se trouvaient autour de moi – y compris mon père. Je goûtais un sentiment de toute puissance éminemment agréable. Emporté par mon enthousiasme, je menai mon coursier plus rapidement qu’il n’eût été souhaitable et manquai de renverser l’étal encombré du forgeron. Ce n’est qu’après avoir attiré sur moi l’attention de tous et de nombreux regards noirs que je jugeai préférable de mettre un terme à cette parade effrénée ; légèrement honteux, j’immobilisai l’animal devant l’écurie et en descendis sous l’œil réprobateur de père. Il ne dit rien mais il n’était nul besoin de mot pour comprendre que j’avais suscité en lui une vive déception : j’avais laissé parler mon orgueil au détriment de toute mesure ; l’attitude que j’avais démontrée avait été profondément irrespectueuse vis-à-vis des personnes qui se trouvaient autour de nous, indigne d’un fils qui serait, un jour, appelé à hériter de ce domaine. La mine basse, je conduisis le cheval dans le compartiment qui lui avait été réservé. Je ne me faisais aucune illusion sur le sort qui m’attendait. Si l’on m’épargnait les leçons de morale de mon précepteur, les domestiques de père pourraient se réjouir de me voir confier une bonne part de leurs tâches ménagères. Je songeai alors à mon intention première… Je désirais parler à mon père d’un sujet d’importance. Je pouvais l’oublier désormais, non que je ne brûlasse point de l’évoquer avec lui… Il venait de m’offrir un magnifique cheval ; je lui en étais sincèrement reconnaissant. Il s’attendait certainement à ce que je le sois et, surtout, que je le reste. Maintenant, avec le recul du temps passé, j’ai compris qu’il ne me l’avait pas offert à l’occasion de mon dixième anniversaire mais bien pour exercer sur moi une influence paternelle plus forte ; j’avais été informé de certaines vérités propres à faire émerger de ma conscience des interrogations dangereuses pouvant me conduire à prendre mes distances avec la famille de Congost. Mon regard d’enfant ne me permettait pas encore de concevoir une telle stratégie ; c’est sans doute pour cela que je me laissai facilement duper ce jour-là, culpabilisant à l’avance à l’idée de le décevoir en évoquant l’existence d’un autre père. Je décidai donc d’en rester là. Pour un temps…

Par Josselin Perrot
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