Dimanche 5 août 2007

Lorsqu’on me conduisit dans la grande salle, après mon cours de latin, j’y trouvai mon père et ma mère, assis tous deux à la table. Trahissant une certaine anxiété, le visage de père était marqué d’une grande sévérité qui, je le devinai sans peine, ne m’était pas destinée. L’attitude de ma mère était plus discrète et réservée. C’est donc vers mon père que se tourna mon attention. Il me regarda longtemps, les mains croisées devant lui. Il cherchait ses mots. 
« Nous avons appris, dit-il enfin, que tu avais eu un entretien avec un certain villageois nommé Bélibaste.
-         Oui, père.
-         Je veux que tu répètes mot pour mot ce qu’il t’a raconté…
-         J’ai déjà tout dit à monsieur Paul ! Il vous l’a certainement rapporté…
-         Je tiens à l’entendre de ta bouche. »

Je m’exécutai sans plus attendre. Ce fut une véritable torture dont je me serais passé volontiers.

« Il m’a dit que vous n’étiez pas mes vrais parents, que j’étais en réalité le fils de votre cousin et que c’est parce qu’il n’aurait pu m’élever correctement qu’il m’aurait confié à vos soins. »

Le soupir de père fut éloquent.

« T’a-t-il dit comment il s’appelait ?

-         Oui, mais je ne me souviens plus très bien : Jean de Passac, ou de Peyssac.

-         Jean de Peyssac, oui. »

Entendre mon père confirmer le nom était vraiment la dernière chose à laquelle je m’attendais.

« Est-ce la vérité ? » m’écriai-je soudain.

Mon père lança un regard en direction de ma mère avant de s’intéresser de nouveau à moi.

« Assieds-toi. »

Après quelques hésitations, je m’installai sur l’une des chaises qui leur faisaient face. J’attendis impatiemment ce que mon père allait dire.

« Tu es le fils d’Elise et de mon cousin Jean, seigneur de Peyssac. »

Mon cœur bondit à l’intérieur de ma poitrine.

« Lorsque tu es né, Elise a été très affaiblie par son accouchement ; elle ne s’est jamais remise de cette fatigue : elle en est morte quelques mois plus tard. Ton père s’est retrouvé seul, démuni et abattu par le chagrin. Il est venu nous trouver dans cette salle, il y a huit ans de cela, pour te confier à nous. »

Il me laissa le temps de tout assimiler. Je croyais rêver.

« Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?

-         Ton père nous a fait promettre de nous occuper de toi comme nous le ferions avec nos propres enfants. De fait, nous lui avons fait renoncer à ses droits de paternité sur ta personne. C’était plus simple et surtout plus clair pour tout le monde. Je ne suis pas sûr que nous t’en aurions parlé… Pour nous, tu es notre fils. Que nous t’ayons adopté ne change rien : un jour, tu seras le seigneur de notre terre. Si toutefois nous avions décidé de t’en parler, nous aurions attendu encore quelques temps… Tu es encore très jeune pour surmonter une telle vérité. »

 Je sentis la colère monter en lui. Je songeai aussitôt à Bélibaste.

« L’homme qui m’a dit tout cela risque-t-il quelque chose ?

-         Ce qu’il a fait est grave, répondit-il aussitôt. Il a porté atteinte à nos droits en se substituant à ma personne et à celle de ta mère. Oui, cela mérite un châtiment.

-         Même s’il n’a dit, somme toute, que la vérité ?

-         En effet. Il n’y a pas eu mort d’homme ni de sang versé. La sanction sera limitée mais devra être exécutée. Tu es encore jeune pour te rendre compte des conséquences dramatiques que son initiative pourra causer, ou pour comprendre ce que cela implique en amont… 

-         Que va-t-il lui arriver ?

-         Cela, c’est notre affaire. Nous en resterons là pour aujourd’hui. Tu peux te retirer pour y réfléchir et te reposer. Tu as eu une longue journée, aujourd’hui. »

Je me levai. Je tournai les yeux en direction de ma mère. Son regard doux s’était posé sur moi. J’y lisais un grand amour. Peut-être aussi de la compassion. J’allais partir quand une autre question vint à mes lèvres.

« Père, pouvez-vous me dire ce qu’est devenu Jean de Peyssac ?

-         Non. Je ne peux pas te répondre. »

Par Josselin Perrot
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