Le ciel était radieux ce jour-là et la chaleur particulièrement vive. J’avais demandé à mon père la permission de me rendre seul au village. Il avait refusé de façon catégorique, disant que j’étais encore trop jeune pour me défendre. J’avais alors neuf ans et je ne comprenais pas les propos de mon père. J’avais neuf ans et me sentais invincible, désireux de gambader librement à l’extérieur et respirer un air pur. Pour mon jeune frère de cinq ans je pouvais le concevoir. Pas pour moi. C’est donc avec dépit que je vis Guyon venir à moi sur l’ordre de père.
Guyon m’avait déjà accompagné maintes fois au village. Mon père craignait pour ma sécurité, mais il était loin de penser qu’il me fallait rester cloîtré à l’intérieur de la forteresse. Ce n’était pas là l’attitude d’un futur seigneur. Il fallait que je me montre au peuple et que j’apprenne la manière dont il vivait.
Naturellement, Gaillard voulut nous suivre. Il était de tempérament bagarreur et, malgré ses cinq ans, je craignais ses sauts d’humeur. Je ne voyais donc pas cette perspective d’un très bon œil. Cependant, je me surpris à penser que mon jeune frère pût donner suffisamment de fil à retordre au domestique de père pour me permettre d’échapper à sa vigilance. Malheureusement, on lui refusa le droit de nous accompagner. Grande était ma déception quand, au moment de passer la porte du château, je le vis conduit par l’écuyer de mon père pour sa leçon d’équitation.
Tandis que je descendais le chemin, les yeux fixés sur mes pieds qui foulaient à rythme régulier le sol rocailleux, je commençais à ressentir l’activité du village. Tous les artisans devaient avoir ouvert leur échoppe : le tonnelier, le boulanger, et bien d’autres encore… Le cri des enfants courant dans les rues me parvint alors. Je sentis l’excitation me gagner. Je ne sus au juste pour quelles raisons. Etait-ce l’idée que je me faisais d’aller jouer avec mes jeunes compagnons – idée qui relevait alors du fantasme, tant que Guyon resterait sur mes talons – ou la perspective de revoir Aude, la fille du forgeron ? Sans doute les deux à la fois. J’avais noté, cependant, que mon trouble s’accentuait avec le temps, et ce depuis que je l’avais rencontrée la première fois.
Nous parvînmes au niveau des premières habitations. J’entendis les appels répétés de quelque marchand de passage vantant les mérites de la résistance de ses tissus. Il y avait du monde. Je laissai mes yeux scruter la foule avec l’espoir d’y repérer mes compagnons de jeu. La présence de Guyon était pesante derrière moi. Pourquoi avait-il fallu qu’il vienne celui-là ? Les autres garçons de mon âge se pavanaient-ils avec un domestique sur leurs jambes ? De quoi avais-je l’air ? Je n’avais qu’une envie : celle de décamper en vitesse et disparaître au milieu de la multitude en le laissant sur place. Assurément, j’aurais droit aux reproches virulents de père. L’occasion se présenta rapidement à moi. Un passage se fit petit à petit devant nous, à mesure que les villageois remarquaient notre présence. Entre les jambes des adultes, je repérai enfin une tête juvénile. Il s’agissait d’Alban, le fils du vigneron. Il me sourit, puis ses lèvres se déformèrent en une grimace très inspirée qui me fit perdre toute retenue. Guyon le domestique devait sans doute avoir relâché sa vigilance car je ne l’entendis pas réagir avant que je pusse disparaître dans la foule. Quand je perçus enfin ses appels répétés – qui trahissaient une inquiétude bien légitime – je n’avais aucune envie de revenir sur mes pas. Mon esprit tout entier était tourné vers Alban et sa grimace. Il courait devant moi, se retournant de temps à autre pour me narguer. Il fallait que je le rattrape. Tant pis pour les remontrances. Le mal était fait maintenant. Autant en profiter jusqu’au bout ! Le fuyard me devançait à peine ; il tourna derrière le coin d’une maison. Je le suivis en accélérant autant que je le pouvais ma course. Il remonta le chemin et s’en fut en direction des vignes. Quand il parvint à la bâtisse de son père, il se retourna une nouvelle fois et se colla contre le mur de pierre, attendant volontairement que je vinsse à lui pour me venger de son affront. Dès que je fus sur lui, je le projetai à terre. A l’aide de mes doigts, je lui arrachai un rire hystérique ; je savais qu’il détestait ça. J’arrêtai quand il m’eut supplié par trois fois de mettre fin à cette torture. Nous en profitâmes alors pour reprendre notre souffle. Enfin, il éleva la main pour essuyer la sueur de son front et dit :
« Heureux de te revoir, mon vieux… On ne te voit pas souvent…
- Je sais bien. Va en parler à mon père si tu le souhaites…
- Hors de question. En fait, la grimace, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour te faire venir.
- Pourquoi ?
- Je dois te faire voir quelqu’un. »
Je plissai les yeux, méfiant.
« Guyon doit me chercher, tu n’as pas oublié ? Et puis je n’ai pas le droit de m’adresser à des inconnus.
- Ne t’inquiète pas… Avec le monde qu’il y a au village, il ne risque pas de te retrouver de sitôt, ton Guyon… Et puis tu ne vas pas me dire que tu as peur de venir ? »
Je me sentis piégé, tiraillé entre le désir de respecter les règles instaurées par mes parents et le refus de passer pour un pleutre auprès de mon ami. Finalement Alban se redressa et m’asséna une grande claque sur l’épaule.
« Allez, viens. Sinon tu regretteras de ne pas l’avoir fait… »
Je me laissai donc conduire à travers les vignes. Nous escaladâmes une petite colline, au-delà de laquelle nous trouvâmes la lisière du petit bois qui bordait notre village.
« Où vas-tu ? demandai-je, guère rassuré.
- Tais-toi, tu verras bien. »
Alban pénétra sous le couvert des feuillus et me fit signe d’approcher. La surprise me gagna quand je vis un curieux personnage qui semblait attendre, adossé contre le tronc d’un chêne. Il s’agissait d’un homme d’une trentaine d’années au visage fin. Quand il nous aperçut, il nous adressa un sourire franc que je jugeais sincère, et il se leva.
« C’est celui que tu devais me faire voir ? » demandai-je.
Alban acquiesça. L’homme s’avança vers lui.
« Alors… Notre petite farce a fonctionné ? s’enquit-il. Tu lui as fait une belle grimace et il s’est laissé prendre ? »
Alban hocha la tête crânement. L’homme se tourna vers moi. Il me regardait intensément mais je ne décelai aucune menace dans ses yeux.
« Si tu es Geoffroy, dit-il, j’ai à partager un secret avec toi. Mais je ne te le donnerais que si tu es bien cet enfant-là…
- Je suis bien Geoffroy, répondis-je intrigué. Mais de quoi s’agit-il ?
- Il s’agit d’un secret. Je peux le confier à toi seul ou, si tu le préfères étant donné que tu ne me connais pas encore, Alban peut rester avec toi. »
Le personnage avait avivé ma curiosité, beaucoup d’interrogations également. Qui était-il ? Que me voulait-il réellement ? Quel était ce secret dont il pouvait me faire part en présence de mon compagnon ? Etait-ce réellement un secret ?
« Qui êtes-vous ?
- Tu peux m’appeler Bélibaste.
- Et vous connaissez Alban ? Il ne m’a jamais parlé de vous.
- Nous nous étions déjà vus quelques fois, mais nous ne nous étions pas parlé avant ce matin.
- Et vous vouliez me parler ?
- Oui. As-tu pris ta décision ? Veux-tu qu’Alban demeure avec toi ? »
Je songeai alors à l’épreuve qui m’attendait au château… Avoir échappé à la surveillance de Guyon me vaudrait sans doute une punition exemplaire ; rester volontairement seul avec un inconnu aggraverait sensiblement ma situation.
« Je veux qu’il reste avec moi » dis-je en adressant un coup d’œil à mon compagnon. Un sourire large se dessina aussitôt sur son visage ; il allait pouvoir assouvir sa curiosité.
« Bien, répondit Bélibaste. Voici le secret que je veux te confier… »
Je tendis l’oreille. Je m’attendais à tout, sauf à ces mots qui sortirent de sa bouche :
« Ton père t’aime. »
Je restai un instant silencieux, tournant les yeux vers Alban pour m’assurer qu’il avait entendu lui aussi. Enfin, je regardai à nouveau l’homme et lui dis :
« Mais je sais que mon père m’aime. Ce n’est pas un secret, ça. »
L’homme sourit.
« Il est bien normal que tu réagisses ainsi. Tu n’as pas encore tous les éléments pour comprendre en quoi ce que je viens de te dire est un secret. Celui-ci est le premier que je partagerai avec toi ; je t’en confierai d’autres, si tu le veux, qui te feront comprendre toute la portée du premier. »
Je ne sus que dire. Tout cela semblait irréel, mystérieux. Pourtant, je sentis monter en moi une vive curiosité, l’envie d’en savoir plus.
« Si tu le souhaites, tu iras retrouver Alban la prochaine fois que tu descendras au village. Il sait où j’habite et pourra t’y conduire. Es-tu d’accord ? »
J’acquiesçai.
Guyon nous surprit alors que nous quittions les vignes pour rejoindre le centre du village. Alban s’enfuit en courant et je dus soutenir seul le regard enflammé du domestique. Quand il me demanda des explications, je bredouillai un semblant de réponse qui fut loin de le satisfaire. Nous rentrâmes alors au château. Père eut droit à un rapport complet de l’incident ; si Guyon fut fermement sermonné, j’eus droit à une correction plus sévère encore que je l’avais imaginé : coups de bâtons sur les mollets, consignation à l’intérieur du logis, corvées ménagères. Cependant, ce que m’avait dit l’homme de la forêt ne quittait pas mon esprit ; ce n’était pas la punition que j’endurais qui allait m’empêcher d’aller le retrouver…
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