Nous n’avons pas encore véritablement engagé les forces adverses. Le relief les a plutôt desservis jusqu’à présent. Cela était vrai il y a deux mois encore. Ca l’est moins aujourd’hui. L’ennemi a réussi à prendre possession de la plate forme située en contrebas, à l’est de la forteresse. A cet endroit, un trébuchet a pu être dressé pour bombarder nos murailles. Tout aurait pu aller très vite si un ingénieur rallié à notre cause n’avait pas pris le risque de franchir les lignes françaises pour nous proposer ses services. C’était le mois dernier ; il est parvenu, avec les moyens dont nous disposions, à constituer une véritable catapulte. Nous n’avons guère tardé à l’utiliser pour contrer celle qui nous harcelait depuis des jours. Un homme courageux que cet ingénieur… Sans doute un peu fou également. Mais enfin, c’est grâce à de tels hommes que de grandes victoires sont rendues possibles. Nous avons accueilli avec joie son initiative audacieuse, même si nous partageons tous, à des degrés divers, le sentiment qu’il n’a fait que retarder un peu plus l’inévitable.
A l’heure où je ne puis rien faire d’autre qu’attendre, mon passé me saute à la gorge. Beaucoup d’interrogations se bousculent dans mon esprit. Il y a quelques années, j’étais un catholique. J’avais participé corps et âmes à la croisade contre les hérétiques… J’avais servi ceux-là mêmes qui nous persécutent à ce jour. J’étais un croisé.
La nuit tombe. Le calme semble s’être posé en maître aux alentours. Ce soir, les Chrétiens célèbrent la Nativité, un moment de communion et de paix. J’ose croire que nous n’aurons pas à craindre un quelconque assaut français d’ici demain. Je voudrais profiter de ce temps-là et continuer de mettre par écrit les impressions qui me viennent. Assis sur l’une des marches de l’escalier menant au chemin de ronde, éclairé par la faible lumière d’une bougie de cire que j’ai plantée sur la dalle glacée, je surprends le regard intrigué d’un enfant. Je lui souris. Thibault a sept ans. Il est orphelin. Il n’a jamais connu son père. J’ai eu la chance d’en connaître deux : Bernard de Congost, que j’ai appelé « père » durant mon enfance, et Jean de Peyssac, le vrai, celui-là même dont j’ignorais encore l’existence à sept ans.
En regardant Thibault, des images ressurgissent de ma mémoire. Je me vois enfant, dans l’activité bruyante du village de Puivert, tentant désespérément d’échapper au domestique que l’on m’avait attribué.
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