Jeudi 26 juillet 2007

L’hiver s’attarde sur la campagne occitane ; le ciel est gris, terne comme les branches des arbres qui gémissent en ployant sous un vent encore frais. Sur la pierre nue de la piste retentissent les sabots d’un cheval. L’homme qui le monte a les traits tirés, le visage pâle au menton rongé par une courte barbe. Jean, seigneur de Peyssac, chevauche vers le château de Puivert. L’épée pend à son côté, une croix fraîchement brodée orne son épaule. Dissimulé derrière le grand manteau qui le couvre, son bras porte un nouveau-né.

La route ne lui est guère familière. Il ne l’a empruntée qu’une fois auparavant. Les relations qu’il a entretenues avec la famille de Congost, installée à Puivert depuis maintes années, n’ont jamais été véritablement chaleureuses. Bernard, seigneur des lieux, avait renié la vraie foi pour embrasser cette hérésie née cinquante ans plus tôt en terre albigeoise ; bon cousin, il avait tenté à leur dernière rencontre – déjà très ancienne – de le convaincre de la pureté de sa doctrine. Il s’en était suivi une violente dispute. Après avoir accusé son parent d’abandonner la religion défendue par le seigneur pape, Peyssac s’était retiré le cœur assombri. Jamais depuis ce jour – il en avait fait le serment – il n’avait franchi à nouveau l’entrée du château de Puivert.

Pourtant, en cette matinée du 3 mars 1190, il s’apprêtait à rompre ses vœux.

Jean de Peyssac est un seigneur de la petite noblesse n’ayant pour richesses que son domaine et ses qualités morales. A vingt-cinq ans, il a déjà connu la joie d’avoir un enfant. Mais le mal qui a saisi son épouse à l’issue de ses couches vient de l’emporter.

Il avait connu Elise lors d’une réception qu’avait organisée son père, le jour de ses seize ans. Elle n’en avait alors que dix, fille unique d’un seigneur modeste bien pressé de la savoir mariée afin d’assurer sa descendance. Jean ne l’a jamais aimé d’un amour passionné ; depuis la mort de son propre père, il a toujours montré beaucoup plus d’attention à la gestion de sa seigneurie qu’il ne lui en a témoigné. Jamais il ne se serait douté que sa mort pût lui causer tant de peine. Un vide affectif s’était soudain creusé autour de lui ; il se sentait lui-même chancelant au bord de la corniche, hésitant quant à la direction à suivre : abandonner et se laisser choir dans les abysses ou tenir bon malgré la douleur et garder la tête haute.

Tandis que sa monture le mène à travers les collines grisâtres, il ne cesse de ressasser les images sombres des derniers instants de sa femme. Il la voit affaiblie, allongée sous les draps blancs de son lit, les bras nus relâchés le long de son corps. Ses derniers mots résonnent encore dans son esprit :

« Fais de lui un homme… Je t’en prie… Un homme bon et loyal… »

Son regard se trouble, ses yeux brûlent. De l’impuissance. Incapable. Comment pourrait-il ? Il sent son enfant reposant sur son bras gauche. Son héritage. L’héritage de son épouse. Sa descendance.

 

Quand il arrive quelques heures plus tard devant les portes de Puivert, il commence à pleuvoir. Il n’a pas à se faire reconnaître ; on le fait entrer dans la cour intérieure. Il y a de l’animation. Mais Jean passe son chemin sans s’attarder pour se diriger vers les appartements seigneuriaux. Un soldat l’accoste.

« Je vous salue, Peyssac. » Le ton employé est d’une incroyable froideur. « Nous avons avisé le seigneur de Congost de votre arrivée. Veuillez me suivre. »

Jean suit l’homme à l’intérieur du bâtiment. La porte se referme derrière lui. Il sent une douce chaleur l’envelopper. Sensation agréable sur le moment. Son bras commence à ressentir les conséquences d’un maintien prolongé, comme s’il avait résisté jusque là au poids de son enfant. Le garde le toise d’un regard peu avenant.

« Et alors ? »

Jean hoche la tête.

« Je viens. »

L’homme quitte le vestibule et le conduit à travers un petit couloir. Quand ils arrivent dans la grande salle, Jean s’immobilise. Un personnage se tient debout devant le feu qui danse dans la cheminée. La quarantaine passée, les traits de son visage sont graves ; il tient ses bras croisés contre lui. Assise à la longue table qui trône au milieu de cet espace, une dame attend elle aussi. Un retour subit de quelques années dans le passé…

« Jean de Peyssac, monseigneur… »

Le personnage acquiesce et renvoie le soldat.

Le regard de Jean se promène autour de lui, s’attarde sur la dame, puis son compagnon. Durant un temps, on n’entend que le crépitement des flammes dans l’âtre.

« Bernard, mon cousin, je vous remercie de me recevoir.

-         Tu n’as sans doute pas oublié ma compagne Alpaïs ? »

Jean détourne le regard sur celle qui est assise à la table : une femme d’une grande dignité à la chevelure légèrement grisonnante.

« Mille excuses, ma dame. » Jean incline légèrement la tête devant elle. « Malgré ce temps, je n’aurais su vous chasser de ma mémoire. 

-         Pourtant, cela fait maintenant bien longtemps que tu ne nous as pas honorés de ta visite… poursuit le maître des lieux.

-         Nous nous étions quittés en mauvais termes.

-         C’est toi qui as décidé de partir, ce jour-là. »

Le ton de Congost est purement réprobateur.

« Mais il est vrai, continue-t-il, que tu étais fort jeune. Tu t’étais sans doute laissé emporter par ta fougue, ton fanatisme. Les mots que tu avais employés contre nous étaient d’une dureté implacable. As-tu réalisé, depuis, l’immodération dont tu as fait preuve ? Ou es-tu revenu à Puivert pour nous insulter de plus belle ? »

Une expression de lassitude s’affiche alors sur le visage du jeune homme.

« Non. Ce n’est pas pour me battre que je suis venu à vous… »

Un silence s’installe. Congost se fait moins tendu et décroise les bras.

« Nous avons appris… pour ton épouse. Nous en sommes sincèrement désolés. »

La dame se lève de sa chaise, contourne le coin de la table et s’approche de Jean. Ses yeux gris l’observent intensément. Sa main s’avance vers lui, agrippe le bord de son manteau et en soulève le pan. Jean ne dit mot. Le regard d’Alpaïs accroche le sien.

« Ton enfant ? Tu as fait tout ce chemin avec ton enfant ? »

Jean acquiesce.

« Oui, ma dame.

-         Il doit être exténué comme tu dois l’être. Donne-le moi. »

Jean ne fait rien pour empêcher sa parente de saisir son enfant. Il la regarde prendre soin de lui. Une faiblesse le prend soudain ; ses jambes se dérobent sous son poids. Harassé par l’épuisement, les larmes lui montent aux yeux. Il sent une main se poser sur son épaule.

« Jean… Pourquoi es-tu venu ? »

Le jeune homme se redresse. Les genoux à terre, il ouvre les mains devant lui. Alors il prononce ces mots lourds de conséquence :

« Je suis venu vous confier mon fils. »

Un nuage passe. La pièce s’obscurcit.

Alpaïs et Bernard échangent un regard stupéfait.

« Je vous en prie… Regardez-moi… continue-t-il. Comment voulez-vous que je fasse ? J’ai délaissé mon épouse… Je n’étais pas là quand elle a eu besoin de moi… Je n’ai pas respecté mes devoirs d’époux. Je l’ai perdue : croyez-vous vraiment que je puisse accomplir aujourd’hui mon devoir de père ? »

Devant le silence de ses hôtes, Jean insiste.

« Je vous en conjure. Acceptez-le et élevez-le comme votre propre fils.

-         Sais-tu au moins ce que tu nous demandes, Jean ? Tu abandonnerais ainsi ton fils à une famille que tu es loin de bien connaître ? Pourquoi ? Pourquoi te tournes-tu vers nous ?

-         Parce que vous êtes de son sang… Il ne lui reste plus d’autre famille.

-         Oublies-tu que nous sommes, selon les prélats de Rome, de purs hérétiques ? Réalises-tu que ton fils recevra une instruction fidèle à nos préceptes si nous devions l’adopter ? Pourquoi n’avoir pas choisi une bonne famille chrétienne ?

-         J’ai commis le pêché d’abandonner ma femme. Je ne voudrais pas faire de même avec mon fils. Ce qui m’importe, désormais, c’est d’assurer son avenir. Vous êtes de son sang, je vous l’ai dit ; ainsi, je reste certain que vous saurez l’élever comme vous le feriez avec vos propres enfants. »

Alpaïs qui s’est assise avec le nourrisson dans ses bras intervient alors.

« Jean. Ce n’est pas une décision que nous pouvons prendre à la légère. Il est probable que la douleur te fasse perdre tout discernement. La situation est complexe, étant donné nos relations jusqu’ici très tendues… Si tu nous confies cet enfant, tu dois être préparé à l’idée que jamais il ne t’appellera « père ».

-         Si ta décision est prise, reprend Bernard, – et si nous acceptons de recevoir ton enfant – peut-être serait-il préférable que nous te laissions un peu de temps pour surmonter cette épreuve. Il est probable que tu reviennes sur ta décision si tu y parviens… Je ne voudrais pas que tu aies un jour à regretter ton choix. Mais, quoi qu’il en soit, nous ne saurions accepter que cette période de réflexion se prolonge indéfiniment… Peux-tu le comprendre ?

-         Oui. Je le comprends.

-         Dès que l’adoption sera reconnue, jamais plus tu ne pourras faire valoir tes droits de père à son égard. En as-tu conscience ? »

Jean ne dit mot. Il ferme les yeux, déglutit douloureusement, finit par acquiescer.

« Je m’en remets à vous entièrement. 

-         De plus – et il ne faudra pas le négliger – ton fils sera un hérétique à tes yeux. Il serait dramatique que le destin vous conduise à vous affronter sur un champ de bataille pour des raisons purement religieuses…

-         Cela ne risque pas, dit Jean. Je vais m’en aller. Loin d’ici…

-         Que comptes-tu faire ?

-         Je prends la croix. »

Une tension palpable naît dans la pièce. Bernard est outré.

« Pourquoi ? Pour combattre les infidèles en Terre sainte ? Les tuer au nom de l’ « amour universel » que prônait le Christ ? Pourquoi pas ici tant que tu y es ? La croix que tu portes sur toi ne t’ordonne t-elle pas de nous éliminer ?

-         Je vous en prie, mon cousin. Je vous le répète : je ne suis pas venu vous combattre. Vous savez comme moi que les croisades lancées par le seigneur pape ne visent qu’à libérer et défendre le tombeau de Christ à Jérusalem contre les musulmans.

-         Parce que tu crois, Jean, que l’idée d’une croisade lancée dans les Pyrénées contre les « hérétiques » que nous sommes est ridicule ? Ne sois pas naïf ! »

Un silence.

« Je reconnais que cette possibilité existe.

-         Et cela se produira nécessairement… Nos voisins sont nombreux et puissants : les Plantagenêts, le roi d’Aragon et – sans doute le plus dangereux – le roi de France. Tous convoitent le contrôle du Pays d’Oc, prêts à bondir sur leur proie au moindre prétexte et ce prétexte c’est ton pape qui va leur offrir !

-         Je ne suis pas venu pour aviver notre ancienne querelle.

-         Mais tu abandonnes tout de même ton enfant pour défendre à coups d’épée les préceptes de ta religion sur une terre qui t’est – si je ne me trompe – parfaitement inconnue…

-         Je sais qu’il sera entre de bonnes mains, se défend Jean. Quant à moi, j’ai besoin de racheter mes fautes si je veux me reconstruire. Aller à Jérusalem. Faire acte de pénitence en étant au plus près de Lui. »

Congost s’emporte de plus belle.

« N’as-tu pas entendu ce que j’essaie de te dire ? Le Pays d’Oc peut tôt ou tard subir une invasion… Je sais que tu aimes cette terre. Nous perdrions l’un de ses défenseurs si tu partais en Palestine. Que pensera le peuple de ton départ ? Ne crains-tu pas qu’il te considère comme un traître à la solde du roi de France ?

-         Je ne le suis pas et ma décision est prise. »

Bernard de Congost lâche un soupir éloquent.

« Bien… Si c’est ce que tu veux… Nous ne saurions t’en empêcher. 

-         Quand comptes-tu partir ? demande Alpaïs.

-         Cet après-midi.

-         Tu n’es pas sérieux ?

-         Je dois avoir rejoint Vézelay au plus vite. Je doute que les seigneurs de France et d’Angleterre patientent indéfiniment.

-         Reste aujourd’hui… Profite de nos murs pour te reposer jusqu’à demain. Tu ne tiens même plus debout. »

Jean hoche la tête.

« J’accepte volontiers. Merci. »

Bernard de Congost appelle un domestique qui se présente peu de temps après.

« Accompagne le seigneur de Peyssac dans sa chambre, veux-tu ? »

Le serviteur incline la tête.

Jean se redresse alors.

« Et pour mon enfant… Quand pourrez-vous me faire part de votre décision ?

-         Laissons passer le jour et la nuit nous porter conseil. Il n’est jamais bon de réfléchir l’esprit encore troublé par une telle discussion. »

Alpaïs lui pose la main sur le bras.

« Comment s’appelle-t-il ?

-         Nous l’avons nommé Geoffroy. 

-         Geoffroy ? »

Un léger sourire s’affiche sur ses lèvres.

« C’est un joli nom… »

Par Josselin Perrot
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