Mercredi 25 juillet 2007 3 25 /07 /Juil /2007 22:55
L'été dernier, je suis allé en vacances en Pays cathare (Aude et Ariège pour l'essentiel). Cela a été pour moi l'occasion de découvrir certains hauts lieux de la croisade contre les Albigeois, une invitation, également, à m'intéresser aux événements qui ont secoué la région entre 1190 et 1244. J'ai eu dès lors l'idée d'écrire un livre à ce sujet. Je voulais le rédiger à la première personne du singulier, pour que le lecteur puisse faire corps avec le personnage principal et entrer dans une lecture plus vivante de l'histoire. 
Celle-ci commence en décembre 1243.
La forteresse de Montségur est assiégée par les croisés depuis quelques mois. Geoffroy de Peyssac, seigneur faydit, décide de consigner ses mémoires avant que ne tombe la place forte. Il racontera tous les événements qui l'ont marqué depuis l'enfance.

Le livre est encore inachevé. Je n'en ai écrit que le quart environ. Je désirais mettre en ligne les chapitres déjà écrits afin que les internautes puissent exprimer leur point de vue, leurs remarques, leurs conseils quant à la qualité de mon texte. 

Bonne lecture, et merci à tous ceux qui voudront bien me donner leur avis !
Par Josselin Perrot
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Jeudi 26 juillet 2007 4 26 /07 /Juil /2007 10:29

L’hiver s’attarde sur la campagne occitane ; le ciel est gris, terne comme les branches des arbres qui gémissent en ployant sous un vent encore frais. Sur la pierre nue de la piste retentissent les sabots d’un cheval. L’homme qui le monte a les traits tirés, le visage pâle au menton rongé par une courte barbe. Jean, seigneur de Peyssac, chevauche vers le château de Puivert. L’épée pend à son côté, une croix fraîchement brodée orne son épaule. Dissimulé derrière le grand manteau qui le couvre, son bras porte un nouveau-né.

La route ne lui est guère familière. Il ne l’a empruntée qu’une fois auparavant. Les relations qu’il a entretenues avec la famille de Congost, installée à Puivert depuis maintes années, n’ont jamais été véritablement chaleureuses. Bernard, seigneur des lieux, avait renié la vraie foi pour embrasser cette hérésie née cinquante ans plus tôt en terre albigeoise ; bon cousin, il avait tenté à leur dernière rencontre – déjà très ancienne – de le convaincre de la pureté de sa doctrine. Il s’en était suivi une violente dispute. Après avoir accusé son parent d’abandonner la religion défendue par le seigneur pape, Peyssac s’était retiré le cœur assombri. Jamais depuis ce jour – il en avait fait le serment – il n’avait franchi à nouveau l’entrée du château de Puivert.

Pourtant, en cette matinée du 3 mars 1190, il s’apprêtait à rompre ses vœux.

Jean de Peyssac est un seigneur de la petite noblesse n’ayant pour richesses que son domaine et ses qualités morales. A vingt-cinq ans, il a déjà connu la joie d’avoir un enfant. Mais le mal qui a saisi son épouse à l’issue de ses couches vient de l’emporter.

Il avait connu Elise lors d’une réception qu’avait organisée son père, le jour de ses seize ans. Elle n’en avait alors que dix, fille unique d’un seigneur modeste bien pressé de la savoir mariée afin d’assurer sa descendance. Jean ne l’a jamais aimé d’un amour passionné ; depuis la mort de son propre père, il a toujours montré beaucoup plus d’attention à la gestion de sa seigneurie qu’il ne lui en a témoigné. Jamais il ne se serait douté que sa mort pût lui causer tant de peine. Un vide affectif s’était soudain creusé autour de lui ; il se sentait lui-même chancelant au bord de la corniche, hésitant quant à la direction à suivre : abandonner et se laisser choir dans les abysses ou tenir bon malgré la douleur et garder la tête haute.

Tandis que sa monture le mène à travers les collines grisâtres, il ne cesse de ressasser les images sombres des derniers instants de sa femme. Il la voit affaiblie, allongée sous les draps blancs de son lit, les bras nus relâchés le long de son corps. Ses derniers mots résonnent encore dans son esprit :

« Fais de lui un homme… Je t’en prie… Un homme bon et loyal… »

Son regard se trouble, ses yeux brûlent. De l’impuissance. Incapable. Comment pourrait-il ? Il sent son enfant reposant sur son bras gauche. Son héritage. L’héritage de son épouse. Sa descendance.

 

Quand il arrive quelques heures plus tard devant les portes de Puivert, il commence à pleuvoir. Il n’a pas à se faire reconnaître ; on le fait entrer dans la cour intérieure. Il y a de l’animation. Mais Jean passe son chemin sans s’attarder pour se diriger vers les appartements seigneuriaux. Un soldat l’accoste.

« Je vous salue, Peyssac. » Le ton employé est d’une incroyable froideur. « Nous avons avisé le seigneur de Congost de votre arrivée. Veuillez me suivre. »

Jean suit l’homme à l’intérieur du bâtiment. La porte se referme derrière lui. Il sent une douce chaleur l’envelopper. Sensation agréable sur le moment. Son bras commence à ressentir les conséquences d’un maintien prolongé, comme s’il avait résisté jusque là au poids de son enfant. Le garde le toise d’un regard peu avenant.

« Et alors ? »

Jean hoche la tête.

« Je viens. »

L’homme quitte le vestibule et le conduit à travers un petit couloir. Quand ils arrivent dans la grande salle, Jean s’immobilise. Un personnage se tient debout devant le feu qui danse dans la cheminée. La quarantaine passée, les traits de son visage sont graves ; il tient ses bras croisés contre lui. Assise à la longue table qui trône au milieu de cet espace, une dame attend elle aussi. Un retour subit de quelques années dans le passé…

« Jean de Peyssac, monseigneur… »

Le personnage acquiesce et renvoie le soldat.

Le regard de Jean se promène autour de lui, s’attarde sur la dame, puis son compagnon. Durant un temps, on n’entend que le crépitement des flammes dans l’âtre.

« Bernard, mon cousin, je vous remercie de me recevoir.

-         Tu n’as sans doute pas oublié ma compagne Alpaïs ? »

Jean détourne le regard sur celle qui est assise à la table : une femme d’une grande dignité à la chevelure légèrement grisonnante.

« Mille excuses, ma dame. » Jean incline légèrement la tête devant elle. « Malgré ce temps, je n’aurais su vous chasser de ma mémoire. 

-         Pourtant, cela fait maintenant bien longtemps que tu ne nous as pas honorés de ta visite… poursuit le maître des lieux.

-         Nous nous étions quittés en mauvais termes.

-         C’est toi qui as décidé de partir, ce jour-là. »

Le ton de Congost est purement réprobateur.

« Mais il est vrai, continue-t-il, que tu étais fort jeune. Tu t’étais sans doute laissé emporter par ta fougue, ton fanatisme. Les mots que tu avais employés contre nous étaient d’une dureté implacable. As-tu réalisé, depuis, l’immodération dont tu as fait preuve ? Ou es-tu revenu à Puivert pour nous insulter de plus belle ? »

Une expression de lassitude s’affiche alors sur le visage du jeune homme.

« Non. Ce n’est pas pour me battre que je suis venu à vous… »

Un silence s’installe. Congost se fait moins tendu et décroise les bras.

« Nous avons appris… pour ton épouse. Nous en sommes sincèrement désolés. »

La dame se lève de sa chaise, contourne le coin de la table et s’approche de Jean. Ses yeux gris l’observent intensément. Sa main s’avance vers lui, agrippe le bord de son manteau et en soulève le pan. Jean ne dit mot. Le regard d’Alpaïs accroche le sien.

« Ton enfant ? Tu as fait tout ce chemin avec ton enfant ? »

Jean acquiesce.

« Oui, ma dame.

-         Il doit être exténué comme tu dois l’être. Donne-le moi. »

Jean ne fait rien pour empêcher sa parente de saisir son enfant. Il la regarde prendre soin de lui. Une faiblesse le prend soudain ; ses jambes se dérobent sous son poids. Harassé par l’épuisement, les larmes lui montent aux yeux. Il sent une main se poser sur son épaule.

« Jean… Pourquoi es-tu venu ? »

Le jeune homme se redresse. Les genoux à terre, il ouvre les mains devant lui. Alors il prononce ces mots lourds de conséquence :

« Je suis venu vous confier mon fils. »

Un nuage passe. La pièce s’obscurcit.

Alpaïs et Bernard échangent un regard stupéfait.

« Je vous en prie… Regardez-moi… continue-t-il. Comment voulez-vous que je fasse ? J’ai délaissé mon épouse… Je n’étais pas là quand elle a eu besoin de moi… Je n’ai pas respecté mes devoirs d’époux. Je l’ai perdue : croyez-vous vraiment que je puisse accomplir aujourd’hui mon devoir de père ? »

Devant le silence de ses hôtes, Jean insiste.

« Je vous en conjure. Acceptez-le et élevez-le comme votre propre fils.

-         Sais-tu au moins ce que tu nous demandes, Jean ? Tu abandonnerais ainsi ton fils à une famille que tu es loin de bien connaître ? Pourquoi ? Pourquoi te tournes-tu vers nous ?

-         Parce que vous êtes de son sang… Il ne lui reste plus d’autre famille.

-         Oublies-tu que nous sommes, selon les prélats de Rome, de purs hérétiques ? Réalises-tu que ton fils recevra une instruction fidèle à nos préceptes si nous devions l’adopter ? Pourquoi n’avoir pas choisi une bonne famille chrétienne ?

-         J’ai commis le pêché d’abandonner ma femme. Je ne voudrais pas faire de même avec mon fils. Ce qui m’importe, désormais, c’est d’assurer son avenir. Vous êtes de son sang, je vous l’ai dit ; ainsi, je reste certain que vous saurez l’élever comme vous le feriez avec vos propres enfants. »

Alpaïs qui s’est assise avec le nourrisson dans ses bras intervient alors.

« Jean. Ce n’est pas une décision que nous pouvons prendre à la légère. Il est probable que la douleur te fasse perdre tout discernement. La situation est complexe, étant donné nos relations jusqu’ici très tendues… Si tu nous confies cet enfant, tu dois être préparé à l’idée que jamais il ne t’appellera « père ».

-         Si ta décision est prise, reprend Bernard, – et si nous acceptons de recevoir ton enfant – peut-être serait-il préférable que nous te laissions un peu de temps pour surmonter cette épreuve. Il est probable que tu reviennes sur ta décision si tu y parviens… Je ne voudrais pas que tu aies un jour à regretter ton choix. Mais, quoi qu’il en soit, nous ne saurions accepter que cette période de réflexion se prolonge indéfiniment… Peux-tu le comprendre ?

-         Oui. Je le comprends.

-         Dès que l’adoption sera reconnue, jamais plus tu ne pourras faire valoir tes droits de père à son égard. En as-tu conscience ? »

Jean ne dit mot. Il ferme les yeux, déglutit douloureusement, finit par acquiescer.

« Je m’en remets à vous entièrement. 

-         De plus – et il ne faudra pas le négliger – ton fils sera un hérétique à tes yeux. Il serait dramatique que le destin vous conduise à vous affronter sur un champ de bataille pour des raisons purement religieuses…

-         Cela ne risque pas, dit Jean. Je vais m’en aller. Loin d’ici…

-         Que comptes-tu faire ?

-         Je prends la croix. »

Une tension palpable naît dans la pièce. Bernard est outré.

« Pourquoi ? Pour combattre les infidèles en Terre sainte ? Les tuer au nom de l’ « amour universel » que prônait le Christ ? Pourquoi pas ici tant que tu y es ? La croix que tu portes sur toi ne t’ordonne t-elle pas de nous éliminer ?

-         Je vous en prie, mon cousin. Je vous le répète : je ne suis pas venu vous combattre. Vous savez comme moi que les croisades lancées par le seigneur pape ne visent qu’à libérer et défendre le tombeau de Christ à Jérusalem contre les musulmans.

-         Parce que tu crois, Jean, que l’idée d’une croisade lancée dans les Pyrénées contre les « hérétiques » que nous sommes est ridicule ? Ne sois pas naïf ! »

Un silence.

« Je reconnais que cette possibilité existe.

-         Et cela se produira nécessairement… Nos voisins sont nombreux et puissants : les Plantagenêts, le roi d’Aragon et – sans doute le plus dangereux – le roi de France. Tous convoitent le contrôle du Pays d’Oc, prêts à bondir sur leur proie au moindre prétexte et ce prétexte c’est ton pape qui va leur offrir !

-         Je ne suis pas venu pour aviver notre ancienne querelle.

-         Mais tu abandonnes tout de même ton enfant pour défendre à coups d’épée les préceptes de ta religion sur une terre qui t’est – si je ne me trompe – parfaitement inconnue…

-         Je sais qu’il sera entre de bonnes mains, se défend Jean. Quant à moi, j’ai besoin de racheter mes fautes si je veux me reconstruire. Aller à Jérusalem. Faire acte de pénitence en étant au plus près de Lui. »

Congost s’emporte de plus belle.

« N’as-tu pas entendu ce que j’essaie de te dire ? Le Pays d’Oc peut tôt ou tard subir une invasion… Je sais que tu aimes cette terre. Nous perdrions l’un de ses défenseurs si tu partais en Palestine. Que pensera le peuple de ton départ ? Ne crains-tu pas qu’il te considère comme un traître à la solde du roi de France ?

-         Je ne le suis pas et ma décision est prise. »

Bernard de Congost lâche un soupir éloquent.

« Bien… Si c’est ce que tu veux… Nous ne saurions t’en empêcher. 

-         Quand comptes-tu partir ? demande Alpaïs.

-         Cet après-midi.

-         Tu n’es pas sérieux ?

-         Je dois avoir rejoint Vézelay au plus vite. Je doute que les seigneurs de France et d’Angleterre patientent indéfiniment.

-         Reste aujourd’hui… Profite de nos murs pour te reposer jusqu’à demain. Tu ne tiens même plus debout. »

Jean hoche la tête.

« J’accepte volontiers. Merci. »

Bernard de Congost appelle un domestique qui se présente peu de temps après.

« Accompagne le seigneur de Peyssac dans sa chambre, veux-tu ? »

Le serviteur incline la tête.

Jean se redresse alors.

« Et pour mon enfant… Quand pourrez-vous me faire part de votre décision ?

-         Laissons passer le jour et la nuit nous porter conseil. Il n’est jamais bon de réfléchir l’esprit encore troublé par une telle discussion. »

Alpaïs lui pose la main sur le bras.

« Comment s’appelle-t-il ?

-         Nous l’avons nommé Geoffroy. 

-         Geoffroy ? »

Un léger sourire s’affiche sur ses lèvres.

« C’est un joli nom… »

Par Josselin Perrot
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Vendredi 3 août 2007 5 03 /08 /Août /2007 17:45

montsegur.jpg

Voici maintenant sept mois que l’armée croisée assiège la forteresse. Six mille hommes. Nous ne sommes que trois cents, enfermés dans ce bastion en attendant le moment où nous serons contraints à la capitulation. Nous aimerions croire à une solution pacifique, voire à un retrait des Français. Mais l’expérience que nous avons acquise en la matière dissipe toutes nos espérances ; depuis le début de cette croisade, lancée il y a trente-cinq ans par le pape Innocent III, les seigneurs du Nord se sont révélés impitoyables contre nos populations, capables des pires cruautés. Autrefois, l’arrivée de l’automne était accueillie avec un certain soulagement par nos frères parce que tous les chevaliers venus accomplir leur devoir de vassaux en participant à la croisade s’en retournaient chez eux ; il n’en est rien aujourd’hui. Le roi de France a compris depuis longtemps, devant la résistance des Occitans, que les quarante jours de service annuel restaient insuffisants pour asservir et « pacifier » toute la région du Pays d’Oc.  Il achète maintenant des mercenaires pour renforcer son armée, des hommes qui, eux, restent sous ses ordres même après la fin de cette période de quarantaine. Non. Ils ne lâcheront pas prise comme ils l’ont déjà fait devant Toulouse. Ils tiendront le siège jusqu’à sa conclusion. Nos défenseurs ne manquent pas d’ardeur ni de courage mais en mon for intérieur, je sens que la fin est proche.

            Nous n’avons pas encore véritablement engagé les forces adverses. Le relief les a plutôt desservis jusqu’à présent. Cela était vrai il y a deux mois encore. Ca l’est moins aujourd’hui. L’ennemi a réussi à prendre possession de la plate forme située en contrebas, à l’est de la forteresse. A cet endroit, un trébuchet a pu être dressé pour bombarder nos murailles. Tout aurait pu aller très vite si un ingénieur rallié à notre cause n’avait pas pris le risque de franchir les lignes françaises pour nous proposer ses services. C’était le mois dernier ; il est parvenu, avec les moyens dont nous disposions, à constituer une véritable catapulte. Nous n’avons guère tardé à l’utiliser pour contrer celle qui nous harcelait depuis des jours. Un homme courageux que cet ingénieur… Sans doute un peu fou également. Mais enfin, c’est grâce à de tels hommes que de grandes victoires sont rendues possibles. Nous avons accueilli avec joie son initiative audacieuse, même si nous partageons tous, à des degrés divers, le sentiment qu’il n’a fait que retarder un peu plus l’inévitable.

            A l’heure où je ne puis rien faire d’autre qu’attendre, mon passé me saute à la gorge. Beaucoup d’interrogations se bousculent dans mon esprit. Il y a quelques années, j’étais un catholique. J’avais participé corps et âmes à la croisade contre les hérétiques… J’avais servi ceux-là mêmes qui nous persécutent à ce jour. J’étais un croisé.

           

            La nuit tombe. Le calme semble s’être posé en maître aux alentours. Ce soir, les Chrétiens célèbrent la Nativité, un moment de communion et de paix. J’ose croire que nous n’aurons pas à craindre un quelconque assaut français d’ici demain. Je voudrais profiter de ce temps-là et continuer de mettre par écrit les impressions qui me viennent. Assis sur l’une des marches de l’escalier menant au chemin de ronde, éclairé par la faible lumière d’une bougie de cire que j’ai plantée sur la dalle glacée, je surprends le regard intrigué d’un enfant. Je lui souris. Thibault a sept ans. Il est orphelin. Il n’a jamais connu son père. J’ai eu la chance d’en connaître deux : Bernard de Congost, que j’ai appelé « père » durant mon enfance, et Jean de Peyssac, le vrai, celui-là même dont j’ignorais encore l’existence à sept ans.

En regardant Thibault, des images ressurgissent de ma mémoire. Je me vois enfant, dans l’activité bruyante du village de Puivert, tentant désespérément d’échapper au domestique que l’on m’avait attribué.

Par Josselin Perrot
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Vendredi 3 août 2007 5 03 /08 /Août /2007 18:10

Le ciel était radieux ce jour-là et la chaleur particulièrement vive. J’avais demandé à mon père la permission de me rendre seul au village. Il avait refusé de façon catégorique, disant que j’étais encore trop jeune pour me défendre. J’avais alors neuf ans et je ne comprenais pas les propos de mon père. J’avais neuf ans et me sentais invincible, désireux de gambader librement à l’extérieur et respirer un air pur. Pour mon jeune frère de cinq ans je pouvais le concevoir. Pas pour moi. C’est donc avec dépit que je vis Guyon venir à moi sur l’ordre de père.

Guyon m’avait déjà accompagné maintes fois au village. Mon père craignait pour ma sécurité, mais il était loin de penser qu’il me fallait rester cloîtré à l’intérieur de la forteresse. Ce n’était pas là l’attitude d’un futur seigneur. Il fallait que je me montre au peuple et que j’apprenne la manière dont il vivait.

Naturellement, Gaillard voulut nous suivre. Il était de tempérament bagarreur et, malgré ses cinq ans, je craignais ses sauts d’humeur. Je ne voyais donc pas cette perspective d’un très bon œil. Cependant, je me surpris à penser que mon jeune frère pût donner suffisamment de fil à retordre au domestique de père pour me permettre d’échapper à sa vigilance. Malheureusement, on lui refusa le droit de nous accompagner. Grande était ma déception quand, au moment de passer la porte du château, je le vis conduit par l’écuyer de mon père pour sa leçon d’équitation.

Tandis que je descendais le chemin, les yeux fixés sur mes pieds qui foulaient à rythme régulier le sol rocailleux, je commençais à ressentir l’activité du village. Tous les artisans devaient avoir ouvert leur échoppe : le tonnelier, le boulanger, et bien d’autres encore… Le cri des enfants courant dans les rues me parvint alors. Je sentis l’excitation me gagner. Je ne sus au juste pour quelles raisons. Etait-ce l’idée que je me faisais d’aller jouer avec mes jeunes compagnons – idée qui relevait alors du fantasme, tant que Guyon resterait sur mes talons – ou la perspective de revoir Aude, la fille du forgeron ? Sans doute les deux à la fois. J’avais noté, cependant, que mon trouble s’accentuait avec le temps, et ce depuis que je l’avais rencontrée la première fois.

Nous parvînmes au niveau des premières habitations. J’entendis les appels répétés de quelque marchand de passage vantant les mérites de la résistance de ses tissus. Il y avait du monde. Je laissai mes yeux scruter la foule avec l’espoir d’y repérer mes compagnons de jeu. La présence de Guyon était pesante derrière moi. Pourquoi avait-il fallu qu’il vienne celui-là ? Les autres garçons de mon âge se pavanaient-ils avec un domestique sur leurs jambes ? De quoi avais-je l’air ? Je n’avais qu’une envie : celle de décamper en vitesse et disparaître au milieu de la multitude en le laissant sur place. Assurément, j’aurais droit aux reproches virulents de père. L’occasion se présenta rapidement à moi. Un passage se fit petit à petit devant nous, à mesure que les villageois remarquaient notre présence. Entre les jambes des adultes, je repérai enfin une tête juvénile. Il s’agissait d’Alban, le fils du vigneron. Il me sourit, puis ses lèvres se déformèrent en une grimace très inspirée qui me fit perdre toute retenue. Guyon le domestique devait sans doute avoir relâché sa vigilance car je ne l’entendis pas réagir avant que je pusse disparaître dans la foule. Quand je perçus enfin ses appels répétés – qui trahissaient une inquiétude bien légitime – je n’avais aucune envie de revenir sur mes pas. Mon esprit tout entier était tourné vers Alban et sa grimace. Il courait devant moi, se retournant de temps à autre pour me narguer. Il fallait que je le rattrape. Tant pis pour les remontrances. Le mal était fait maintenant. Autant en profiter jusqu’au bout ! Le fuyard me devançait à peine ; il tourna derrière le coin d’une maison. Je le suivis en accélérant autant que je le pouvais ma course. Il remonta le chemin et s’en fut en direction des vignes. Quand il parvint à la bâtisse de son père, il se retourna une nouvelle fois et se colla contre le mur de pierre, attendant volontairement que je vinsse à lui pour me venger de son affront. Dès que je fus sur lui, je le projetai à terre. A l’aide de mes doigts, je lui arrachai un rire hystérique ; je savais qu’il détestait ça. J’arrêtai quand il m’eut supplié par trois fois de mettre fin à cette torture. Nous en profitâmes alors pour reprendre notre souffle. Enfin, il éleva la main pour essuyer la sueur de son front et dit :

« Heureux de te revoir, mon vieux… On ne te voit pas souvent…

-         Je sais bien. Va en parler à mon père si tu le souhaites…

-         Hors de question. En fait, la grimace, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour te faire venir.

-         Pourquoi ?

-         Je dois te faire voir quelqu’un. »

Je plissai les yeux, méfiant.

« Guyon doit me chercher, tu n’as pas oublié ? Et puis je n’ai pas le droit de m’adresser à des inconnus. 

-         Ne t’inquiète pas… Avec le monde qu’il y a au village, il ne risque pas de te retrouver de sitôt, ton Guyon… Et puis tu ne vas pas me dire que tu as peur de venir ? »

Je me sentis piégé, tiraillé entre le désir de respecter les règles instaurées par mes parents et le refus de passer pour un pleutre auprès de mon ami. Finalement Alban se redressa et m’asséna une grande claque sur l’épaule.

« Allez, viens. Sinon tu regretteras de ne pas l’avoir fait… »

Je me laissai donc conduire à travers les vignes. Nous escaladâmes une petite colline, au-delà de laquelle nous trouvâmes la lisière du petit bois qui bordait notre village.

« Où vas-tu ? demandai-je, guère rassuré.

-         Tais-toi, tu verras bien. »

Alban pénétra sous le couvert des feuillus et me fit signe d’approcher. La surprise me gagna quand je vis un curieux personnage qui semblait attendre, adossé contre le tronc d’un chêne. Il s’agissait d’un homme d’une trentaine d’années au visage fin. Quand il nous aperçut, il nous adressa un sourire franc que je jugeais sincère, et il se leva.

« C’est celui que tu devais me faire voir ? » demandai-je.

Alban acquiesça. L’homme s’avança vers lui.

« Alors… Notre petite farce a fonctionné ? s’enquit-il. Tu lui as fait une belle grimace et il s’est laissé prendre ? »

Alban hocha la tête crânement. L’homme se tourna vers moi. Il me regardait intensément mais je ne décelai aucune menace dans ses yeux.

« Si tu es Geoffroy, dit-il, j’ai à partager un secret avec toi. Mais je ne te le donnerais que si tu es bien cet enfant-là…

-         Je suis bien Geoffroy, répondis-je intrigué. Mais de quoi s’agit-il ?

-         Il s’agit d’un secret. Je peux le confier à toi seul ou, si tu le préfères étant donné que tu ne me connais pas encore, Alban peut rester avec toi. »

Le personnage avait avivé ma curiosité, beaucoup d’interrogations également. Qui était-il ? Que me voulait-il réellement ? Quel était ce secret dont il pouvait me faire part en présence de mon compagnon ? Etait-ce réellement un secret ?

« Qui êtes-vous ?

-         Tu peux m’appeler Bélibaste.

-         Et vous connaissez Alban ? Il ne m’a jamais parlé de vous.

-         Nous nous étions déjà vus quelques fois, mais nous ne nous étions pas parlé avant ce matin.

-         Et vous vouliez me parler ?

-         Oui. As-tu pris ta décision ? Veux-tu qu’Alban demeure avec toi ? »

Je songeai alors à l’épreuve qui m’attendait au château… Avoir échappé à la surveillance de Guyon me vaudrait sans doute une punition exemplaire ; rester volontairement seul avec un inconnu aggraverait sensiblement ma situation.

« Je veux qu’il reste avec moi » dis-je en adressant un coup d’œil à mon compagnon. Un sourire large se dessina aussitôt sur son visage ; il allait pouvoir assouvir sa curiosité.

« Bien, répondit Bélibaste. Voici le secret que je veux te confier… »

Je tendis l’oreille. Je m’attendais à tout, sauf à ces mots qui sortirent de sa bouche :

« Ton père t’aime. »

Je restai un instant silencieux, tournant les yeux vers Alban pour m’assurer qu’il avait entendu lui aussi. Enfin, je regardai à nouveau l’homme et lui dis :

« Mais je sais que mon père m’aime. Ce n’est pas un secret, ça. »

L’homme sourit.

« Il est bien normal que tu réagisses ainsi. Tu n’as pas encore tous les éléments pour comprendre en quoi ce que je viens de te dire est un secret. Celui-ci est le premier que je partagerai avec toi ; je t’en confierai d’autres, si tu le veux, qui te feront comprendre toute la portée du premier. »

Je ne sus que dire. Tout cela semblait irréel, mystérieux. Pourtant, je sentis monter en moi une vive curiosité, l’envie d’en savoir plus.

« Si tu le souhaites, tu iras retrouver Alban la prochaine fois que tu descendras au village. Il sait où j’habite et pourra t’y conduire. Es-tu d’accord ? »

J’acquiesçai.

 

Guyon nous surprit alors que nous quittions les vignes pour rejoindre le centre du village. Alban s’enfuit en courant et je dus soutenir seul le regard enflammé du domestique. Quand il me demanda des explications, je bredouillai un semblant de réponse qui fut loin de le satisfaire. Nous rentrâmes alors au château. Père eut droit à un rapport complet de l’incident ; si Guyon fut fermement sermonné, j’eus droit à une correction plus sévère encore que je l’avais imaginé : coups de bâtons sur les mollets, consignation à l’intérieur du logis, corvées ménagères. Cependant, ce que m’avait dit l’homme de la forêt ne quittait pas mon esprit ; ce n’était pas la punition que j’endurais qui allait m’empêcher d’aller le retrouver…

Par Josselin Perrot
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Samedi 4 août 2007 6 04 /08 /Août /2007 14:09
Un mois plus tard, père jugea bon de lever la sanction. Si mes intentions n’avaient pas changé, je ne pouvais m’empêcher de penser que les secrets de Bélibaste devaient valoir la peine d’être partagés. Je ne concevais pas de subir à nouveau un tel châtiment pour entendre des broutilles. Mais bien évidemment, on se méfiait de moi désormais et il me devint difficile de convaincre mes parents de me laisser aller faire un tour au village. Quand finalement ils acceptèrent de prêter attention à mes suppliques, ils m’imposèrent non seulement la compagnie de Guyon, mais aussi celle de Paul, mon précepteur. Passablement agacé, je dus accepter sans broncher. Je compris alors que deux options se présentaient à moi ; soit je laissais passer un peu de temps en observant scrupuleusement les consignes de père de façon à regagner sa confiance, ou la brisais définitivement en tentant de fausser compagnie à mes chaperons pour rejoindre au plus vite l’homme de la forêt. Malgré mon impatience, je me résolus à suivre la première.

Pourtant je m’efforçai d’élaborer une stratégie pour soulager mon impatience. J’étais à la recherche d’une solution qui pût me permettre d’approcher Bélibaste rapidement et de manière tout à fait honnête vis-à-vis des adultes qui me suivaient. Je décidai donc de me confier à ces derniers, de façon franche et sans détour. Ainsi, on ne pourrait m’accuser de fourberie.

« J’aimerais rencontrer quelqu’un au village, commençai-je. Il s’appelle Bélibaste.

-         Qui est Bélibaste ? demanda mon précepteur.

-         Un homme. Un adulte, répondis-je.

-         Le connais-tu ?

-         Non. Je ne l’ai vu qu’une seule fois.

-         Pourquoi veux-tu le voir ? »

La question piège… Pourquoi voulais-je le voir ? Il me fallait trouver une réponse. Et vite.

« C’est un homme qui m’a paru relativement pauvre. Il avait besoin de parler. C’est lui que j’étais aller voir avec Alban, la dernière fois, peu avant que Guyon ne nous surprenne. Cette fois-ci je voudrais pouvoir le voir sans avoir à vous mentir.

-         Réponds à ma question, Geoffroy : pourquoi veux-tu le voir ?

-         J’ai dû le quitter très vite l’autre fois. Trop vite, peut-être. Je ne voudrais pas l’avoir vexé. »

Tandis que je continuais à descendre le sentier menant au village, je devinai, au silence qui s’était établi derrière moi, que j’avais été crédible. Le fait de ne pas avoir menti – tout au plus j’avais interprété à ma convenance la situation réelle – avait certainement joué en ce sens.

« C’est un sentiment noble, Geoffroy, déclara finalement mon précepteur. Cependant, nous ne le connaissons guère. Sais-tu seulement où il habite ? »

Je pinçai les lèvres.

« Non. Mais Alban le sait.

-         En ce cas, je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Attendons plutôt qu’il vienne lui-même te rencontrer.

-         Mais il ne sait pas que je viens au village aujourd’hui ! » J’étais proprement agacé.

« Peut-être effectivement ne le verras-tu pas aujourd’hui ; il faut parfois attendre que l’occasion se présente. Le hasard fait bien les choses… Tu croiseras sa route tôt ou tard. »

Je me sentis désarmé, mais loin de vouloir abandonner. Souvent, Paul le précepteur me défiait lors de joutes verbales afin que j’exerce mon sens de la répartie et affine mon argumentation. A ce moment, je comptais plus que jamais m’en inspirer. Peut-être était-ce d’ailleurs là ce qu’il voulait…

« Mais ne m’avez-vous jamais dit, monsieur Paul, que je devais apprendre à m’entretenir avec n’importe quel homme, n’importe quelle femme, quelle que soit sa condition sociale, quelles qu’en soient les circonstances ? »

Je sentis que l’argument portait. J’en profitai pour enfoncer le clou.

« Qui plus est je serai peut-être le futur seigneur de cette terre. Il est important que je commence à me soucier des conditions de ses habitants. »

Je m’arrêtai sur le chemin et me tournai vers eux.

« Laissez-moi aller le voir. Vous êtes deux à m’accompagner. Que pourrait-il m’arriver ? Vous pourrez toujours me surveiller de loin quand je serai avec lui. »

Je vis Paul hésiter. C’était rare chez lui. J’insistai davantage.

« Je vous promets de ne pas trahir votre confiance. »

Guyon nous regardait tour à tour. Ce n’était pas à lui de prendre la décision. Finalement, Paul hocha la tête.

« Fort bien, Geoffroy… Tu nous demandes de t’accorder notre confiance. Je suis d’accord, d’autant que les raisons que tu as évoquées sont excellentes. Seulement, il y aura deux conditions.

-         Lesquelles ? » Ma voix avait tremblé tant je craignais ce qui allait suivre.

« Tout d’abord, futur seigneur, tu devras agir en tant que tel. Pas de fraternisation. Tes liens avec cet homme devront rester limités. Plus tard, tu agiras comme le bon sens te le dictera.

-         C’est entendu. Ensuite ?

-         Ensuite, je veux que tu nous dises exactement ce que vous vous serez dit et, surtout, ce que tu auras appris de cet entretien. As-tu compris ?

-         Oui. 

-         Dans ce cas, allons trouver ton ami Alban, qu’il puisse nous conduire à destination. »

 

Nous croisâmes l’intéressé au détour d’une ruelle et je sentis mon cœur bondir dans ma poitrine lorsque je vis qu’il était accompagné par la fille du forgeron. Je devinai bien le sourire large de mon compagnon mais à cet instant j’avais l’esprit accaparé par la présence d’Aude. Elle était de deux ans mon aînée, grande aux cheveux dorées. Son regard clair et pétillant s’était posé sur moi. Elle m’intimidait.

« Bonjour à tous les deux, dit Paul. Alban, ton ami Geoffroy aurait un service à te demander… 

Alban ne cacha pas son enthousiasme, heureux de pouvoir offrir son aide. Il me regarda.

« Oui, je… » Je bredouillais lamentablement. « Te souviens-tu de Bélibaste ? J’aimerais le rencontrer…

-         Bélibaste ? Oui, bien sûr ! Je ne sais pas si il sera chez lui mais on peut toujours aller faire un tour… »

Puis je le vis se tourner vers Aude.

« Tu m’attends ? Je n’en ai pas pour longtemps… »

Elle acquiesça.

A mon grand étonnement, je fulminai. La savoir en compagnie de mon meilleur ami me contrariait énormément, même s’il était d’un an mon cadet.

Elle resta donc là et nous regarda nous éloigner tandis qu’Alban nous ouvrait le chemin. Il nous mena vers l’autre extrémité du village, passant à proximité des vignes de son père. Il prit un petit sentier qui gravissait une petite hauteur, semblable à celle que l’on avait escaladée la dernière fois, avant de redescendre le long du petit bois. Il y avait là quelques masures de bûcherons.

« Il habite loin ? demanda Paul.

-         Non, non… C’est là qu’il habite. La dernière maison. »

Après avoir considéré l’endroit d’un regard circonspect, Paul hocha la tête.

« Nous te remercions, Alban. Tu peux t’en retourner. »

Mon ami m’adressa un clin d’œil avant de disparaître. Je ne pus m’empêcher de penser avec un petit pincement au cœur qu’il allait rejoindre Aude.

« Et alors ? lança mon percepteur. Qu’attends-tu pour t’y rendre ? 

-         J’y vais…

-         N’oublie pas que nous devons t’avoir à l’œil. Il est bien entendu hors de question que l’on rentre chez lui. Invite-le à sortir pour discuter. Si vous désirez faire un tour au village pour ce faire, n’hésitez pas. Nous pourrons alors nous faire discrets tout en vous suivant.

-         Entendu. »

Je m’avançai donc vers la porte de la maison qu’Alban nous avait désignée. Elle était entrouverte comme beaucoup l’étaient en cette saison chaude. Je risquai un regard à l’intérieur, non sans une certaine appréhension. Mes yeux peinèrent à s’accoutumer à l’obscurité ambiante. J’entendais des sons, comme si quelqu’un s’affairait autour du foyer, puis le bruit cessa. Je vis alors une silhouette surgir de l’ombre et s’approcher de moi. Je reconnus Bélibaste qui s’essuyait les doigts sur un morceau de chiffon.

« Bonjour Geoffroy, me dit-il. Comment vas-tu ?

-         Bien. Je vais bien. Je vous dérange ?

-         Pas le moins du monde. Tu veux entrer ? »

Je me sentis gêné.

« Non… C'est-à-dire que… La dernière fois, j’ai désobéi au domestique de père, vous comprenez ? Alors maintenant, je dois rester sous leur surveillance. Ils sont dehors…

-         Je vois. Ca ne va pas faciliter les choses mais… » Il hésita, puis se ravisa. « Dis-moi, tu es bien venu pour entendre la suite ?

-         Oui.

-         Bien. On va sortir. Ainsi, tes deux compagnons ne s’inquièteront pas. Tu sais, ils ne veulent que ton bien…

-         Je le sais. Seulement, c’est très contraignant. Je ne suis pas libre de faire ce que je veux. »

Il sourit.

« Bientôt, tu seras amené à pouvoir faire selon ta volonté. Tu verras que ce n’est pas forcément évident.

-         Je croirais entendre mon précepteur. Je ne suis pas venu pour que vous me fassiez la morale.

-         Viens. »

Il sortit de chez lui, se rendit compte de la présence de mes deux chaperons. Il les salua d’un hochement de tête.

« Voulez-vous que nous allions faire un tour au village ? demandai-je.

-         Non. Tout ce que je dois te dire peut être dit ici. Tes deux compagnons sont suffisamment loin pour que l’on puisse bavarder sans être entendu.

-         Ils m’ont fait promettre de leur rapporter ce qui se sera dit entre nous. »

Je le vis se mordre la lèvre inférieure.

« Tant pis. Je tiens quand même à ce que nous parlions doucement. Tu te sentiras libre de leur raconter tout ce que tu voudras par la suite.

-         En quoi cela pourrait-il poser problème si je devais tout leur rapporter ?

-         Voici justement l’objet de mon deuxième secret, Geoffroy : si je dois continuer à en partager avec toi, il se peut que l’on me cause des embêtements…

-         Quel genre ?

-         Que l’on me jette en prison, par exemple. »

Je fus catastrophé.

« Mon père vous ferait mettre en prison ?

-         Oui. Je pense que ce serait le pire qui puisse m’arriver. Ceci dit, cela aurait le mérite de te prouver que tous les secrets que j’ai à te révéler sont vrais. Pourquoi nuirait-on à un individu si ce qu’il dit n’a aucune importance ?

-         Si cela doit vous causer des ennuis, ne vaudrait-il pas mieux que vous gardiez le silence ?

-         Non car un jour j’ai fait une promesse et je dois l’honorer. Geoffroy, tu dois écouter ce que j’ai à te dire. Mais n’oublie jamais que ton père va certainement réagir violemment et cherchera peut-être à réfuter ce que tu lui annonceras. »

Pour la première fois, je commençais à comprendre que Bélibaste avait réellement des secrets intéressants à partager. J’attendis la suite.

« Geoffroy, je t’ai dit que j’avais fait une promesse à quelqu’un. Il s’agit de ton père. »

J’eus du mal à comprendre. 

« Mais vous venez de me dire que…

-         En te disant que ton père t’aimait, l’autre jour, je ne faisais pas allusion au seigneur du Puivert… Mais à ton vrai père. »

Il me fallu un temps pour assimiler ce que Bélibaste venait de dire. Peut-être avais-je mal entendu. Devant mon silence, il poursuivit.

« Ce n’est sans doute pas facile à entendre, Geoffroy. Le seigneur de Congost n’est pas ton vrai père. Il t’a adopté alors que tu n’avais que quelques mois. »

Je ne me rappelle plus la façon dont j’avais réagi. Il me semblait n’avoir pas compris immédiatement la portée de ce qu’il venait de me dire. Pour moi, il n’y avait jamais eu qu’un seul père et il me convenait parfaitement même si, de temps en temps, il se montrait particulièrement sévère à mon égard. Je crois donc que j’avais accueilli ses révélations sans les prendre véritablement au sérieux. Du moins pas dans l’immédiat. Je me souviens d’avoir ri, de gêne ou d’incompréhension, mais la gravité inscrite sur son visage me rappela à l’ordre.

« Ta réaction n’est pas surprenante, Geoffroy. Il te faudra du temps pour en accepter l’idée. Juste après ta naissance, Jean de Peyssac – ton père – s’est retrouvé dans l’incapacité d’assurer ton éducation. Plutôt que de risquer de la bâcler, il a préféré te confier à la famille de Congost ; il se trouve que Jean est le cousin du seigneur Bernard. »

Je restai silencieux, non que j’étais terrorisé ou choqué par ce que je venais d’entendre mais parce que je ne trouvais simplement rien à dire sur une situation qui me paraissait irréelle. Bélibaste le comprit et me posa la main sur l’épaule.

« On va s’arrêter là… C’est déjà beaucoup pour un petit garçon de ton âge et j’en suis désolé. Prends le temps de songer à ce que je viens de te révéler. Si, plus tard, tu as envie d’en savoir plus sur ton père, tu pourras me retrouver, que ce soit ici ou… en prison. Cela dépendra de la réaction du seigneur Bernard. »

Je hochai la tête. J’étais dans une sorte d’état second.

« Au revoir, bonhomme… », me dit-il avant de rentrer chez lui.

Quand je sentis de nouveau une pression sur l’épaule, c’était pour me rendre compte de la présence de Guyon et de mon précepteur. Celui-ci me toisait d’un regard préoccupé.

« Eh bien, Geoffroy… Tout va bien ? »

J’acquiesçai.

« Oui… Oui.

-         Rentrons au château. Tu nous raconteras tout en chemin. »

 

Alors que nous remontions le sentier, j’entendis Paul poser la question que je redoutais par-dessus tout.

« Alors, Geoffroy… De quoi avez-vous parlé ? Tu semblais bien pâle… »

En retraversant le cœur du village, j’avais réfléchi à ce que je pourrais répondre à cela. Mais je n’étais toujours pas plus avancé. J’avais une furieuse envie de mentir mais j’avais promis de ne pas trahir la confiance que l’on m’accorderait.

« Il était question de mon père, dis-je.

-         Ah bon ? Et qu’est-ce que cet homme lui voulait ? A-t-il quelque chose à lui reprocher ?

-         Non. A aucun moment il n’a dit de mal de père. » Je me rappelais ses craintes et désirais le protéger du mieux que je pouvais.

« Eh bien parle ! Je te trouve bien discret…

-         Nous avons parlé de mon vrai père… »

Je fermai les yeux, appréhendant la réaction de mon précepteur. Je sentis une certaine tension dans l’air. Quand il reprit la parole, il s’efforça de garder son calme mais je perçus un léger tremblement dans sa voix.

« Dis-moi, jeune homme… Quels sont les éléments qui te font croire à l’existence d’un « vrai père » ?

-         Rien… Cet homme paraissait sincère. C’est tout.

-         Que t’as-t-il dit, exactement ?

-         Mon vrai père s’appellerait Jean de Passac, ou quelque chose comme ça. Il aurait eu des ennuis pour m’élever. Alors il m’aurait donné à père et à mère pour qu’ils m’élèvent correctement. »

Ce que je disais ne me paraissait avoir ni queue ni tête. Mais je sus que Paul et Guyon avaient fortement réagi en prêtant attention à mes confidences.

Par Josselin Perrot
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Dimanche 5 août 2007 7 05 /08 /Août /2007 19:00

Lorsqu’on me conduisit dans la grande salle, après mon cours de latin, j’y trouvai mon père et ma mère, assis tous deux à la table. Trahissant une certaine anxiété, le visage de père était marqué d’une grande sévérité qui, je le devinai sans peine, ne m’était pas destinée. L’attitude de ma mère était plus discrète et réservée. C’est donc vers mon père que se tourna mon attention. Il me regarda longtemps, les mains croisées devant lui. Il cherchait ses mots. 
« Nous avons appris, dit-il enfin, que tu avais eu un entretien avec un certain villageois nommé Bélibaste.
-         Oui, père.
-         Je veux que tu répètes mot pour mot ce qu’il t’a raconté…
-         J’ai déjà tout dit à monsieur Paul ! Il vous l’a certainement rapporté…
-         Je tiens à l’entendre de ta bouche. »

Je m’exécutai sans plus attendre. Ce fut une véritable torture dont je me serais passé volontiers.

« Il m’a dit que vous n’étiez pas mes vrais parents, que j’étais en réalité le fils de votre cousin et que c’est parce qu’il n’aurait pu m’élever correctement qu’il m’aurait confié à vos soins. »

Le soupir de père fut éloquent.

« T’a-t-il dit comment il s’appelait ?

-         Oui, mais je ne me souviens plus très bien : Jean de Passac, ou de Peyssac.

-         Jean de Peyssac, oui. »

Entendre mon père confirmer le nom était vraiment la dernière chose à laquelle je m’attendais.

« Est-ce la vérité ? » m’écriai-je soudain.

Mon père lança un regard en direction de ma mère avant de s’intéresser de nouveau à moi.

« Assieds-toi. »

Après quelques hésitations, je m’installai sur l’une des chaises qui leur faisaient face. J’attendis impatiemment ce que mon père allait dire.

« Tu es le fils d’Elise et de mon cousin Jean, seigneur de Peyssac. »

Mon cœur bondit à l’intérieur de ma poitrine.

« Lorsque tu es né, Elise a été très affaiblie par son accouchement ; elle ne s’est jamais remise de cette fatigue : elle en est morte quelques mois plus tard. Ton père s’est retrouvé seul, démuni et abattu par le chagrin. Il est venu nous trouver dans cette salle, il y a huit ans de cela, pour te confier à nous. »

Il me laissa le temps de tout assimiler. Je croyais rêver.

« Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?

-         Ton père nous a fait promettre de nous occuper de toi comme nous le ferions avec nos propres enfants. De fait, nous lui avons fait renoncer à ses droits de paternité sur ta personne. C’était plus simple et surtout plus clair pour tout le monde. Je ne suis pas sûr que nous t’en aurions parlé… Pour nous, tu es notre fils. Que nous t’ayons adopté ne change rien : un jour, tu seras le seigneur de notre terre. Si toutefois nous avions décidé de t’en parler, nous aurions attendu encore quelques temps… Tu es encore très jeune pour surmonter une telle vérité. »

 Je sentis la colère monter en lui. Je songeai aussitôt à Bélibaste.

« L’homme qui m’a dit tout cela risque-t-il quelque chose ?

-         Ce qu’il a fait est grave, répondit-il aussitôt. Il a porté atteinte à nos droits en se substituant à ma personne et à celle de ta mère. Oui, cela mérite un châtiment.

-         Même s’il n’a dit, somme toute, que la vérité ?

-         En effet. Il n’y a pas eu mort d’homme ni de sang versé. La sanction sera limitée mais devra être exécutée. Tu es encore jeune pour te rendre compte des conséquences dramatiques que son initiative pourra causer, ou pour comprendre ce que cela implique en amont… 

-         Que va-t-il lui arriver ?

-         Cela, c’est notre affaire. Nous en resterons là pour aujourd’hui. Tu peux te retirer pour y réfléchir et te reposer. Tu as eu une longue journée, aujourd’hui. »

Je me levai. Je tournai les yeux en direction de ma mère. Son regard doux s’était posé sur moi. J’y lisais un grand amour. Peut-être aussi de la compassion. J’allais partir quand une autre question vint à mes lèvres.

« Père, pouvez-vous me dire ce qu’est devenu Jean de Peyssac ?

-         Non. Je ne peux pas te répondre. »

Par Josselin Perrot
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Lundi 6 août 2007 1 06 /08 /Août /2007 09:16

Une semaine plus tard, j’appris que Bélibaste avait été convoqué par mon père pour répondre de son geste. Je n’avais pas été convié pour énoncer mon témoignage. Je n’avais pas apprécié d’avoir été écarté d’une affaire qui me concernait directement, d’autant plus que j’avais le sentiment qu’on m’avait caché quantité d’éléments depuis mon plus jeune âge. J’en vins tout naturellement à penser que l’on voulait me dissimuler d’autres informations.

Pour quelles raisons ?

Ma sécurité était-elle en jeu ? Celle de mes parents ? Ou avait-on peur – j’en doutais fortement – de heurter ma sensibilité ?

Le regard réprobateur de mon précepteur me tira de mes réflexions.

« Eh bien, jeune homme. Tu parais bien pensif. Je n’ai pas l’impression, cependant, que tu réfléchisses bien sur la traduction de ce texte latin…

-         En effet.

-         Puis-je savoir quels tourments te distraient de ton labeur ?

-         Je me demandais ce que mon père avait décidé pour Bélibaste. »

Il haussa les sourcils.

« Si je t’apportais la réponse à ta question, te sentirais-tu mieux ?

-         Oui.

-         Ton père l’a condamné à dix jours de cachot et au bannissement.

-         C’est impensable.

-         C’est la décision que j’aurais prise si j’avais été ton père.

-         Il n’a fait que de dire la vérité… Que doit-on penser de ceux qui l’ont dissimulée ? »

Paul éleva les mains.

« Tu sais, mon garçon, dans certaines circonstances il convient parfois de taire la vérité, tant elle peut, quand elle est révélée maladroitement, faire plus de mal que de bien. 

-         Je crois cependant que je l’aurais mieux acceptée si père en avait parlé plus tôt. Tandis que maintenant j’ai l’impression d’avoir été trompé et que l’on cherche, encore, à me cacher ce que je devrais savoir depuis longtemps. »

Paul resta silencieux. Une question me vint alors à l’esprit.

« Dites-moi, monsieur Paul. Saviez-vous que je n’étais pas le véritable fils de père ? »

Il hocha la tête, embarrassé.

« Oui, Geoffroy. Je le savais. »

La réponse ne me surprit absolument pas.

« Que savez-vous de lui ? Est-il encore en vie ?

-         Je ne peux pas te répondre, Geoffroy. C’est à ton père de t’en parler, s’il décide un jour de le faire.

-         Mais vous savez des choses. N’est-ce pas ?

-         Oui. »

J’enrageai. Bélibaste m’avait confié des secrets ; voilà qu’ils s’étaient remodelés en une énigme qu’il me fallait résoudre et dont les clefs se trouvaient juste en face de moi, parfaitement inaccessibles. Je me surpris à en vouloir à Bélibaste.

« Pourquoi m’avoir dit cela, monsieur Paul ?

-         Il avait certainement une raison de le faire.

-         Laquelle ?

-         Il ne te l’a pas dit ? »

Je m’efforçai de me rappeler la teneur de notre discussion.

« Il m’a dit qu’il devait me parler pour honorer une promesse qu’il avait faite à quelqu’un.

-         Nous y voilà. De qui s’agissait-il ?

-         De mon vrai père. »

Monsieur Paul acquiesça.

« Tu as touché du doigt de l’esprit le point de départ du raisonnement à suivre. Je ne puis t’en dire davantage ; j’usurperais la place de ton père. Tu as cependant une bonne capacité de raisonnement et un bon esprit critique. Je crois que tu es capable d’entrevoir les raisons pour lesquelles cet homme t’a parlé…

-         Vous me laisserez réfléchir seul ? »

Il me sourit et se leva.

« Nous en avons terminé avec ce texte latin… Je crois que tu as mieux à faire aujourd’hui. »

Monsieur Paul sortit de la pièce et m’abandonna pour le restant de la journée.

Dans le silence tout relatif qui s’était installé dans ma chambre – il y avait de l’animation dans la cour intérieure – je repensai à la promesse que Bélibaste avait faite à mon vrai père. Je songeais dès lors à deux hypothèses. Soit il l’avait prononcée de sa propre initiative lors du départ de mon père, soit c’est mon père qui l’aurait contraint à le faire. Dans ce dernier cas, des conclusions claires pourraient être tirées : Bélibaste serait un ami très cher de mon père ou l’un de ses serviteurs, d’une part ; d’autre part, cela signifierait que mon père nourrissait l’espoir de me revoir un jour, voire de me récupérer…

S’agissait-il d’un bon ou d’un mauvais signe ? Je n’aurais su le dire… Bélibaste semblait avoir d’autres informations à me fournir. Peut-être recevait-il de ses nouvelles de temps en temps ? En pareil cas, mon père serait bien vivant.

Qu’était-il devenu ? Où vivait-il ?

Au château, plusieurs personnes devaient le savoir. Il fallait que je sache, moi aussi. Il fallait que je parle à père. Le plus tôt serait le mieux.

 

Je le retrouvai dans les écuries, en pleine discussion avec le palefrenier. Celui-ci maintenait un magnifique alezan ; sa robe brune régulière et soignée luisait sous le soleil du matin. Lorsque Père me vit, il me fit signe d’approcher. En les écoutant parler, je compris qu’il venait d’en faire l’acquisition. L’animal paraissait docile. Je m’en étonnai ; mon père montrait une préférence pour les bêtes hargneuses, celles qui lui montraient une certaine résistance. Il n’en éprouvait que plus de plaisir à les dompter. J’attendis donc que mon père eût fini pour en savoir un peu plus. Quand il congédia l’homme, celui-ci lui confia la maîtrise de l’animal. Enfin, il se tourna vers moi.

« Tu en as fini avec ta littérature ?

-         Oui, père.

-         J’espère que tu n’as pas négligé ton travail…

-         Je vous assure que non.

-         Bien.

-         Comment s’appelle-t-il ?

-         Il est tout jeune. Il ne porte pas encore de nom. Alors il va falloir que tu fasses preuve d’imagination pour lui en trouver un…

-         Comment ? Que voulez-vous dire ?

-         Je veux dire, jeune homme, que tu auras bientôt dix ans. Je veux t’offrir ce cheval à cette occasion. »

Je ne sus au juste que répondre. Mon père dut, sur le moment, se contenter de quelques bégaiements ridicules en guise de remerciements. Il posa une main vigoureuse sur mon épaule.

« Il va cependant falloir le mériter, fils. J’ai donné des instructions au garçon d’écurie afin qu’il te laisse t’occuper de ce cheval. Toi seul. As-tu compris ? »

Je hochai la tête, l’esprit fébrile…

« Bien. Et si tu montais ? »

Sans hésiter une seconde, je sautai sur le dos du cheval comme j’avais toujours appris à le faire. L’alezan se laissa faire. Je saisis les rênes que père me tendait et plantai mes talons dans les flancs du cheval. L’animal se montra docile et souple. Je connus alors le bonheur familier de ressentir le vent dans mes cheveux, celui de dominer la monture et observer de haut tous ceux qui se trouvaient autour de moi – y compris mon père. Je goûtais un sentiment de toute puissance éminemment agréable. Emporté par mon enthousiasme, je menai mon coursier plus rapidement qu’il n’eût été souhaitable et manquai de renverser l’étal encombré du forgeron. Ce n’est qu’après avoir attiré sur moi l’attention de tous et de nombreux regards noirs que je jugeai préférable de mettre un terme à cette parade effrénée ; légèrement honteux, j’immobilisai l’animal devant l’écurie et en descendis sous l’œil réprobateur de père. Il ne dit rien mais il n’était nul besoin de mot pour comprendre que j’avais suscité en lui une vive déception : j’avais laissé parler mon orgueil au détriment de toute mesure ; l’attitude que j’avais démontrée avait été profondément irrespectueuse vis-à-vis des personnes qui se trouvaient autour de nous, indigne d’un fils qui serait, un jour, appelé à hériter de ce domaine. La mine basse, je conduisis le cheval dans le compartiment qui lui avait été réservé. Je ne me faisais aucune illusion sur le sort qui m’attendait. Si l’on m’épargnait les leçons de morale de mon précepteur, les domestiques de père pourraient se réjouir de me voir confier une bonne part de leurs tâches ménagères. Je songeai alors à mon intention première… Je désirais parler à mon père d’un sujet d’importance. Je pouvais l’oublier désormais, non que je ne brûlasse point de l’évoquer avec lui… Il venait de m’offrir un magnifique cheval ; je lui en étais sincèrement reconnaissant. Il s’attendait certainement à ce que je le sois et, surtout, que je le reste. Maintenant, avec le recul du temps passé, j’ai compris qu’il ne me l’avait pas offert à l’occasion de mon dixième anniversaire mais bien pour exercer sur moi une influence paternelle plus forte ; j’avais été informé de certaines vérités propres à faire émerger de ma conscience des interrogations dangereuses pouvant me conduire à prendre mes distances avec la famille de Congost. Mon regard d’enfant ne me permettait pas encore de concevoir une telle stratégie ; c’est sans doute pour cela que je me laissai facilement duper ce jour-là, culpabilisant à l’avance à l’idée de le décevoir en évoquant l’existence d’un autre père. Je décidai donc d’en rester là. Pour un temps…

Par Josselin Perrot
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Mercredi 8 août 2007 3 08 /08 /Août /2007 22:04

La punition que j’avais tant redoutée, heureusement pour moi, n’avait pas été aussi terrible que je ne l’avais d’abord craint. Père avait cru être juste en me consignant à l’écurie. Je devais, en plus de m’occuper de mon alezan, prendre soin de toutes les bêtes qu’elle abritait, et ce, sous l’œil bienveillant du garçon d’écurie. J’avais trouvé cela rude les deux premiers jours ; l’odeur du crottin ne m’avait guère inspiré et j’avais jugé l’endroit malpropre. Depuis, je m’étais habitué à ces conditions ; j’avais compris que la paille et le foin n’étaient pas dangereux pour moi et que mes mains couvertes de « choses » que je qualifiais de sales pouvaient être lavées. Quant à l’odeur d’écurie, le palefrenier m’en parla avec tant de poésie qu’il parvint presque à me la faire apprécier ! En plus de m’avoir démontré la véritable passion qu’il vouait à sa seigneurie – c’est ainsi qu’il dénommait les écuries – Aurèle fut pour moi, durant toute cette semaine, un précepteur aussi intéressant que Monsieur Paul : il m’avait montré comment nourrir les bêtes, brosser leurs robes, ferrer leurs sabots, soigner leurs éraflures ; peut-être aussi m’a-t-il appris que l’on pouvait tout autant apprendre d’un simple domestique que du précepteur attitré d’un seigneur, aussi lettré soit-il. De cette semaine, j’ai gardé un souvenir plaisant et fort, du garçon d’écurie l’image d’une personne amicale et complice.

C’est lui qui m’aida à choisir un nom pour mon alezan. Devant la stérilité de mon inspiration, Aurèle m’avait conseillé d’observer l’animal et de cerner les grands traits de son caractère. Je l’avais écouté. J’étais resté assis des heures pour le regarder. Je le voyais évoluer parmi ses pairs, réagir à leurs gestes. Il s’agissait d’un animal doux et calme, d’un tempérament qui pouvait paraître hautain et distingué aux yeux des hommes. Il semblait davantage taillé pour la parade plutôt que pour la guerre. Il me vint alors naturellement un mot que je croyais avoir retenu d’une discussion avec Monsieur Paul. Il faisait la distinction entre deux sortes de chevaux : les destriers – ceux-là même qui étaient destinés à conduire le chevalier à la guerre – et les palefrois, chevaux de prestige et d’apparat. Quand je déclarai à Aurèle que je voulais donner à mon cheval le nom de Palefroi, celui-ci me toisa d’un regard en biais. D’abord inquiet, je ne pus que me réjouir quand il se décida enfin à me donner son avis :

« Palefroi… Ce n’est pas très original pour un cheval. Mais enfin… Ca sonne plutôt bien. »

 

L’après-midi était à peine entamée quand père vint interrompre mon travail. Je venais de verser un seau d’eau fraîche dans l’abreuvoir quand je le vis. Il interpella Aurèle et lui demanda qu’il prépare son cheval. Puis il me regarda.

« Je mets fin à ta punition, Geoffroy. Je descends au village. Veux-tu m’accompagner ? »

Je me sentis alors gagné par une vive excitation. Il est vrai que ce temps passé aux écuries en compagnie d’Aurèle avait distrait mon esprit durant la semaine écoulée, mais l’envie de retourner voir mes compagnons ne m’avait jamais réellement quitté.

« Oui, père.

-         Selle ton cheval. Je crois qu’il est temps de le sortir. »

 

C’était une journée fraîche. Le soleil était revenu mais je pouvais sentir l’odeur de l’herbe mouillée. Palefroi suivait la monture de Père sur le chemin rocailleux. Ma main venait flatter son cou de temps à autre comme un précieux bijou ; je n’avais guère besoin de le guider ni de le forcer à obéir. Je me sentais grand et puissant sur mon cheval ; je sentis mon cœur battre dans ma poitrine. Jamais je ne m’étais montré sur le dos d’un cheval au village. Quel effet cela ferait-il ? Comment mes amis réagiraient-ils ? Ils seraient impressionnés à coup sûr. J’en vins à oublier les remontrances que m’avaient adressées mes parents et mon orgueil surgit au galop. Plusieurs villageois nous accueillirent à l’entrée du bourg. Père leur répondit par un bref signe de tête avant de poursuivre sa route. Je trouvai le village aussi vivant que la fois dernière. Les artisans avaient dressé leurs étaux sur la rue principale. Je ne tardai pas à croiser du regard le petit Guillaume. Quand il me vit, son visage se pourvut d’un grand sourire et il se mit à courir derrière le cheval. Plus loin, ce fut Pierre qui se joignit à la course. Palefroi maintenait une allure altière comme s’il se sentait l’objet de bien des regards. J’étais fier.

Puis je vis Aude. Elle se tenait au coin d’une maison. Ses cheveux tressés étaient dorés sous le soleil et ses yeux bleus pétillants nous suivaient fixement. Un sourire timide effleura ses lèvres et elle me l’adressa ; ce fut une douce agonie qui s’empara de moi.  La suivant du regard, je continuai mon chemin derrière le cheval de Père et la vit lentement s’éloigner. Je voulais m’arrêter là et descendre de suite pour la rejoindre. Je n’osai pas. Père n’apprécierait pas que je lui fausse ainsi compagnie. Peut-être aussi parce que j’avais peur de ce qu’elle pourrait penser de moi me voyant courir vers elle. Je préférai demeurer perché au-dessus de Palefroi, montrant une certaine distance – stratégie peu glorieuse mais ô combien sécurisante.

Père immobilisa son cheval devant l’une des anciennes maisons du village et mit pied à terre. Je l’imitai, sans vraiment savoir ce que je faisais ; j’avais toujours l’esprit tourné vers la jeune fille que j’avais vue. Quand, enfin, je décidai de m’intéresser à la discussion qu’avait entamée mon père, je remarquai devant lui la présence du vieux Raymond, un homme grand et décharné qu’il connaissait bien et respectait particulièrement. Je compris à la gravité de son visage qu’un malheur venait de s’abattre sur l’un de ses proches. J’hésitai à tendre l’oreille. Je ne savais pas si cela me regardait d’une quelconque manière. Un mot, cependant, attira mon attention. Il avait été prononcé par mon père. Je l’avais déjà entendu auparavant, sans chercher à savoir ce qu’il signifiait réellement. La mine déconfite du vieux Raymond me fit penser qu’il était important pour moi d’en connaître le sens.

Je ne savais pas pourquoi Père était descendu au village. J’avais d’abord pensé qu’il voulait rendre visite au vigneron et à sa vigne ; il aimait le bon vin et il savait que le père d’Alban en soignait la préparation. En cette fin d’été les gens du village ne tarderaient pas à lui prêter main forte pour la récolte du raisin. Cependant, tout dans l’attitude de Père me faisait penser que c’était le vieillard qu’il voulût voir. Avait-il appris quelque nouvelle funeste au cours de la semaine ? C’était fort possible. Il pouvait circuler quantité de personnes au château et, tout occupé que j’étais en compagnie d’Aurèle à l’écurie, un courrier eût pu venir du village sans que je le visse.

Je n’entendais que partiellement la teneur de leur discussion mais quand Père se tourna vers moi, j’avais compris que la femme de Raymond était gravement malade et qu’elle n’avait probablement plus longtemps à vivre.

« Geoffroy, écoute-moi. Tu vas aller au château. Tu donneras au premier messager que tu trouveras l’ordre de se rendre à Paris1 pour y trouver les Bons chrétiens. Il devra les ramener au plus vite au village. Tu m’as compris ? »

Je fis signe que oui, comprenant au ton que Père avait employé qu’il fallait agir dans l’urgence. Alors, sans vraiment savoir pourquoi, je laissai échapper ces mots de ma bouche :

« Je peux y aller moi-même… »

Père haussa les sourcils. Il n’était pas dans mes habitudes de le voir marquer une telle hésitation.

« Ce n’est pas très loin, ajoutai-je. Je sais où aller : vous m’y avez mené, une fois ; c’était au bord du lac de Léran.

-         Geoffroy, me dit-il enfin. Ce n’est pas une mince affaire… Les Bons chrétiens doivent se tenir auprès de cette femme avant qu’elle ne meure.

-         Faites-moi confiance, père. Je ne vous décevrai pas. »

Je sentis ma gorge s’assécher tandis que j’attendais sa réponse. Je voulais tellement qu’il accepte. Il s’agissait pour moi d’une marque irremplaçable de reconnaissance.

Finalement, il hocha la tête et posa ses mains sur mes deux épaules.

« Très bien, fils. Va. Mais sache que l’âme de cette pauvre femme est désormais entre tes mains. »

Une étrange émotion me submergea.

« Maintenant prends ton cheval et chevauche vite à travers la campagne. »

Sous le regard de père, que je devinai inquiet mais empli d’espoir, je sautai sans tarder sur Palefroi.

Ma première mission d’homme !

Au galop ! Au galop !

Je guidai Palefroi vers la sortie du village, passait le pont qui enjambait la Blau avant de prendre le chemin du nord ouest. Le ciel était lumineux, couvert de quelques nuages. L’air s’était adouci, caressé par la chaleur du soleil. Le chemin gravissait en pente douce le flanc de la colline. J’étais tenté de me retourner et profiter de la hauteur afin de contempler le paysage, la vue sur le village de Puivert et son château, la vision du lac qui s’étirait à ses pieds, mais à aucun moment je ne m’arrêtai. Sur le dos de mon cheval, je voyais le relief évoluer au devant. Je me sentis bientôt seul, seul dans la nature, livré à moi-même. Je goûtai un intense sentiment de liberté et compris presque aussitôt que ce confort avait un prix. Le voyageur que j’étais devenu ne devait pas s’égarer sous peine de se perdre lui-même ou de provoquer la perte d’autrui. Pour la première fois je ressentais réellement les exigences de l’âge adulte.

La piste entama bientôt une longue descente qui serpentait entre les arbres. Pendels1 apparut à mon champ de vision Je croisai à main droite la petite chapelle dont j’avais repéré la présence lors de mon dernier passage ; Père m’avait dit qu’elle avait été bâtie sur l’initiative d’une fille Trencavel. Je contournai le village par la droite et suivit sur une bonne distance la rivière qui le traversait. Peu avant l’endroit où elle se jetait dans l’Hers, je pus passer à gué de l’autre côté et poursuivre ma chevauchée vers l’ouest. Le terrain était beaucoup plus régulier. Je pus lancer Palefroi au galop. Cela ne dura pas longtemps. J’avais mal aux fesses. Pourtant, je réessayai parfois, avec l’espoir de gagner un peu de temps. J’entrevis avec soulagement le lac de Léran qui s’étendait au nord. Je sus que j’étais bientôt arrivé. J’espérais simplement que je me souviendrais du village en question. Mon inquiétude disparut bien vite. Je reconnus la disposition des lieux lorsque j’aperçus les premières bâtisses. Quelques années auparavant, père nous avait menés – mon jeune frère et moi – vers l’une des demeures les plus modestes du village. A mesure que j’avançai sur la voie principale, la mémoire se dévoilait comme un livre dont on tourne les pages une à une. Quelques personnes se tenaient là, curieux, s’étonnant de voir un si jeune homme monté à cheval venir de l’extérieur. Père était le seigneur de cette terre, mais je ne fus pas certain ce jour-là qu’ils aient reconnu en moi le fils de leur suzerain, même si le regard de certains pouvait le laisser croire.

 Je guidai Palefroi dans l’une des petites ruelles qui s’enfonçaient sur les côtés et m’arrêtai devant une porte de bois sombre. Je sus que c’était là. Je mis pied à terre et attachai les rênes à un poteau qui se dressait opportunément non loin de moi. Légèrement nerveux, je frappai à la porte. J’entendis très vite des pas approcher ; une ouverture se créa devant moi pour révéler la silhouette d’une femme. Elle avait la trentaine, un visage avenant. Je l’avais déjà vue auparavant.  Si elle fut étonnée de me voir, elle n’en laissa rien paraître. Presque rien.

« Qui es-tu ? », demanda-t-elle d’une voix douce.

Elle ne m’avait donc pas reconnu.

« Geoffroy, fils du seigneur de Congost.

-         Oh ! »

Elle avait levé sa main devant un léger sourire, comme si elle s’excusait de sa méprise.

« Je suis désolée, je ne t’avais pas reconnu… Mais que fais-tu ici ? Ton père est-il avec toi ?

-         Non, il est resté au village. »

Je devais être particulièrement nerveux car son visage devint grave.

« Es-tu venu seul ? Que se passe-t-il Geoffroy ?

-         Père a besoin de vous… Quelqu’un se meurt à Puivert. Il paraît que c’est important que les Bons chrétiens soient présents…

-         Je comprends. Pons et Arthur ne sont pas là pour le moment. Ils sont allés assister le bon Martin dans ses derniers instants.

-         Qui est Martin ? » J’étais crispé.

« Un pêcheur du village. Ne t’inquiète pas : c’est moi qui vais t’accompagner. »

Je m’étonnai.

« Êtes-vous une… Bonne chrétienne ? »

Elle acquiesça, puis elle sortit, fermant la porte derrière elle.

« Je suis désolé, je n’ai qu’un seul cheval, dis-je, embarrassé.

-         Nous avons l’habitude d’aller à pied », me dit-elle simplement.

Je détachai les rênes de Palefroi et décidai de marcher à côté de cette « Bonne chrétienne » qui m’emmenait désormais. Le cheval suivait docilement. Nous traversâmes le village et prîmes le chemin par lequel j’étais arrivé quelques instants plus tôt.

La femme qui m’accompagnait était silencieuse. Elle m’avait dit s’appeler Arsende. Je dus m’en contenter dans un premier temps. Elle marchait légèrement devant moi, d’une allure souple et régulière. Elle devait être habituée à se déplacer ainsi à travers la campagne, ce qui n’était pas mon cas. Jusqu’au village de Pendels, je souffris le martyre pour suivre son rythme. Quand je ne courais pas derrière elle, je la voyais s’éloigner devant moi ; elle ne se retournait jamais pour vérifier que je restais bien dans ses pas. Ce n’est qu’après avoir franchi le gué de Pendels qu’elle prit la peine de m’attendre. Quand je l’eus rejoint, elle me regarda fixement.

« L’orgueil ne doit pas être un obstacle pour toi, Geoffroy. Je t’ai dit que nous étions habitués à la marche à pied. A aucun moment je n’ai parlé de toi ainsi… Tu sais comme moi que nous devons aller vite. Si tu ne parviens pas à tenir le rythme, n’éprouve aucune honte en montant sur le dos de ton cheval. »

Je me sentis blessé.

Pourquoi ?

Elle avait su lire en moi. J’étais orgueilleux et elle l’avait très bien senti, devant mon refus total d’admettre ma faiblesse. Honteux, j’acceptai à contre cœur de remonter sur Palefroi. Nous remontâmes ainsi le cours de la rivière jusqu’à Pendels, puis la piste qui passait à droite de la chapelle romane en direction des hauteurs.  Jusqu’à ce que nous eûmes atteint le flanc de la colline qui dominait la vallée de la Blau, ce fut à mon tour de garder le silence – sans doute le temps qu’il me fallut pour émerger de mes idées noires. Après avoir fait la promesse muette de travailler personnellement sur ce point là, je pensai à nouveau à la raison pour laquelle j’avais effectué pareille expédition. Arsende avançait à côté de moi. Parfois, je la voyais fermer les yeux, remuer silencieusement les lèvres. Je la trouvai étrange mais étonnamment sereine. Je ne voulais pas la déranger. Pourtant j’avais envie qu’elle me parle, qu’elle m’apporte des réponses à certaines questions que je me posais depuis peu. Enfin, un moment se présenta et je sautai sur l’occasion.

« Pouvez-vous me dire ce que c’est, Arsende ? Me dire comment cela se passe ? »

Elle leva les yeux sur moi. Ils étaient gris clair.

« Ton père t’en a-t-il jamais parlé ?

-         Non. »

Elle m’adressa alors un sourire.

« Dans ce cas, il juge peut-être que le moment n’est pas encore venu… »

Je hochai la tête, comprenant qu’elle ne m’en dirait pas davantage. La fin du voyage se termina ainsi, dans le silence, et parut d’une incroyable longueur. La lumière du jour se faisait plus rasante et le ciel plus gris lorsque j’aperçus enfin la crête sur laquelle se dressait le château de Puivert. Puis le petit bourg apparut en contrebas.

« Où est-ce ? me demanda Arsende.

-         Chez le vieux Raymond, tout au haut du village. »

Le calme s’était installé sur la place. Les gens s’étaient réfugiés chez eux, sentant la menace de la pluie. Le forgeron devait guetter notre venue car il sortit dès que nous passâmes devant sa demeure.

« Geoffroy ! »

Le père d’Aude se porta à notre rencontre. Son visage était marqué d’une profonde inquiétude.

« Pressez le pas avant qu’il ne soit trop tard… Son état s’est aggravé brusquement. Ermensinthe vit ses tout derniers instants. »

Arsende allongea ses pas. Le forgeron ouvrit la route devant nous et nous accompagna jusqu’à la demeure du vieux Raymond.

J’y retrouvai Père qui se tenait debout derrière la mourante. Lorsqu’il me vit, son visage était grave mais une lueur dans son regard me fit savoir que mon arrivée l’avait libéré d’un grand poids. A ses côtés, Raymond avait l’œil humide. Arsende s’entretint avec lui à voix basse, puis je vis Raymond, malgré son grand âge, courber par trois fois le genou devant elle. Mon père l’imita, ainsi que Pierre, son fils, Jean, son cadet, le forgeron également. J’étais resté prudemment en arrière. Je n’avais pas osé pénétrer dans la pièce de peur que l’on ne m’y accepte pas mais de là où j’étais, je pouvais voir comment cela se passait. C’est à ce moment que le regard du vieux Raymond croisa le mien. Je vis alors Père se pencher pour murmurer quelques mots à son oreille. Raymond pinça des lèvres.

« C’est le petit qui est allé chercher la bonne femme, déclara-t-il d’une voix tremblotante. Je tiens à ce qu’il reste, s’il l’accepte. »

Père se redressa et me regarda d’un œil bienveillant.

« Tu entends, Geoffroy ? Approche, si tu le souhaites. »

J’entrai dans la pièce. On me fit une place. Arsende se pencha au-dessus du corps d’Ermensinthe. De là où je me trouvais, je n’arrivais pas à voir si elle respirait encore. Elle avait vraiment mauvaise mine : son visage était creusé ; ses pommettes saillaient sous une peau blanche et transparente. Ses yeux étaient clos. Arsende prit sa main dans la sienne et je l’entendis parler.

« Ermensinthe… M’entends-tu ? »

C’est alors que pour la deuxième fois ce jour-là j’entendis le mot qui m’avait interpellé.

« Ermensinthe… Veux-tu recevoir le consolamentum ? »

Je n’entendis rien mais je vis ses paupières se crisper à plusieurs reprises. Arsende acquiesça. De son manteau elle sortit un livre à la couverture sombre qu’elle tendit au-dessus du front d’Ermensinthe. De ses lèvres entrouvertes sortaient des paroles douces que je peinais à entendre, autant de prières destinées au Dieu Bon dont Père m’avait déjà parlé. Je ne sus au juste à quel moment la femme du vieux Raymond expira mais à l’issue du rituel les traits de son visage s’étaient curieusement détendus. Heureuse, elle le paraissait presque.

Je me laissai aller contre le mur. J’avais tenu jusqu’à cet instant car il m’avait été interdit de faillir. Maintenant que la tâche était accomplie, que je venais de vivre un moment d’une délicatesse extrême, mon corps succomba à l’épuisement qui s’y était accumulé ; contre la paroi je glissai jusqu’à terre et me mis à pleurer.

Derrière la brume chaude de mes larmes, j’entrevis la main de Père se tendre vers moi.

« Debout, jeune homme. Viens. »

Par Josselin Perrot
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