Un mois plus tard, père jugea bon de lever la sanction. Si mes intentions n’avaient pas changé, je ne pouvais m’empêcher de penser que les secrets de Bélibaste
devaient valoir la peine d’être partagés. Je ne concevais pas de subir à nouveau un tel châtiment pour entendre des broutilles. Mais bien évidemment, on se méfiait de moi désormais et il me devint
difficile de convaincre mes parents de me laisser aller faire un tour au village. Quand finalement ils acceptèrent de prêter attention à mes suppliques, ils m’imposèrent non seulement la compagnie
de Guyon, mais aussi celle de Paul, mon précepteur. Passablement agacé, je dus accepter sans broncher. Je compris alors que deux options se présentaient à moi ; soit je laissais passer un peu
de temps en observant scrupuleusement les consignes de père de façon à regagner sa confiance, ou la brisais définitivement en tentant de fausser compagnie à mes chaperons pour rejoindre au plus
vite l’homme de la forêt. Malgré mon impatience, je me résolus à suivre la première.
Pourtant je m’efforçai d’élaborer une stratégie pour soulager mon impatience. J’étais à la recherche d’une solution qui pût me permettre d’approcher
Bélibaste rapidement et de manière tout à fait honnête vis-à-vis des adultes qui me suivaient. Je décidai donc de me confier à ces derniers, de façon franche et sans détour. Ainsi, on ne pourrait
m’accuser de fourberie.
« J’aimerais rencontrer quelqu’un au village, commençai-je. Il s’appelle Bélibaste.
- Qui est Bélibaste ? demanda mon précepteur.
- Un homme. Un adulte, répondis-je.
- Le connais-tu ?
- Non. Je ne l’ai vu qu’une seule fois.
- Pourquoi veux-tu le voir ? »
La question piège… Pourquoi voulais-je le voir ? Il me fallait trouver une réponse. Et vite.
« C’est un homme qui m’a paru relativement pauvre. Il avait besoin de parler. C’est lui que j’étais aller voir avec Alban, la dernière fois, peu avant que
Guyon ne nous surprenne. Cette fois-ci je voudrais pouvoir le voir sans avoir à vous mentir.
- Réponds à ma question, Geoffroy : pourquoi veux-tu le
voir ?
- J’ai dû le quitter très vite l’autre fois. Trop vite, peut-être. Je ne
voudrais pas l’avoir vexé. »
Tandis que je continuais à descendre le sentier menant au village, je devinai, au silence qui s’était établi derrière moi, que j’avais été crédible. Le fait
de ne pas avoir menti – tout au plus j’avais interprété à ma convenance la situation réelle – avait certainement joué en ce sens.
« C’est un sentiment noble, Geoffroy, déclara finalement mon précepteur. Cependant, nous ne le connaissons guère. Sais-tu seulement où il
habite ? »
Je pinçai les lèvres.
« Non. Mais Alban le sait.
- En ce cas, je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Attendons plutôt qu’il
vienne lui-même te rencontrer.
- Mais il ne sait pas que je viens au village aujourd’hui ! » J’étais
proprement agacé.
« Peut-être effectivement ne le verras-tu pas aujourd’hui ; il faut parfois attendre que l’occasion se présente. Le hasard fait bien les choses… Tu
croiseras sa route tôt ou tard. »
Je me sentis désarmé, mais loin de vouloir abandonner. Souvent, Paul le précepteur me défiait lors de joutes verbales afin que j’exerce mon sens de la
répartie et affine mon argumentation. A ce moment, je comptais plus que jamais m’en inspirer. Peut-être était-ce d’ailleurs là ce qu’il voulait…
« Mais ne m’avez-vous jamais dit, monsieur Paul, que je devais apprendre à m’entretenir avec n’importe quel homme, n’importe quelle femme, quelle que
soit sa condition sociale, quelles qu’en soient les circonstances ? »
Je sentis que l’argument portait. J’en profitai pour enfoncer le clou.
« Qui plus est je serai peut-être le futur seigneur de cette terre. Il est important que je commence à me soucier des conditions de ses
habitants. »
Je m’arrêtai sur le chemin et me tournai vers eux.
« Laissez-moi aller le voir. Vous êtes deux à m’accompagner. Que pourrait-il m’arriver ? Vous pourrez toujours me surveiller de loin quand je serai
avec lui. »
Je vis Paul hésiter. C’était rare chez lui. J’insistai davantage.
« Je vous promets de ne pas trahir votre confiance. »
Guyon nous regardait tour à tour. Ce n’était pas à lui de prendre la décision. Finalement, Paul hocha la tête.
« Fort bien, Geoffroy… Tu nous demandes de t’accorder notre confiance. Je suis d’accord, d’autant que les raisons que tu as évoquées sont excellentes.
Seulement, il y aura deux conditions.
- Lesquelles ? » Ma voix avait tremblé tant je craignais ce qui
allait suivre.
« Tout d’abord, futur seigneur, tu devras agir en tant que tel. Pas de fraternisation. Tes liens avec cet homme devront rester limités. Plus tard, tu
agiras comme le bon sens te le dictera.
- C’est entendu. Ensuite ?
- Ensuite, je veux que tu nous dises exactement ce que vous vous serez dit et,
surtout, ce que tu auras appris de cet entretien. As-tu compris ?
- Oui.
- Dans ce cas, allons trouver ton ami Alban, qu’il puisse nous conduire à
destination. »
Nous croisâmes l’intéressé au détour d’une ruelle et je sentis mon cœur bondir dans ma poitrine lorsque je vis qu’il était accompagné par la fille du
forgeron. Je devinai bien le sourire large de mon compagnon mais à cet instant j’avais l’esprit accaparé par la présence d’Aude. Elle était de deux ans mon aînée, grande aux cheveux dorées. Son
regard clair et pétillant s’était posé sur moi. Elle m’intimidait.
« Bonjour à tous les deux, dit Paul. Alban, ton ami Geoffroy aurait un service à te demander…
Alban ne cacha pas son enthousiasme, heureux de pouvoir offrir son aide. Il me regarda.
« Oui, je… » Je bredouillais lamentablement. « Te souviens-tu de Bélibaste ? J’aimerais le rencontrer…
- Bélibaste ? Oui, bien sûr ! Je ne sais pas si il sera chez lui mais
on peut toujours aller faire un tour… »
Puis je le vis se tourner vers Aude.
« Tu m’attends ? Je n’en ai pas pour longtemps… »
Elle acquiesça.
A mon grand étonnement, je fulminai. La savoir en compagnie de mon meilleur ami me contrariait énormément, même s’il était d’un an mon cadet.
Elle resta donc là et nous regarda nous éloigner tandis qu’Alban nous ouvrait le chemin. Il nous mena vers l’autre extrémité du village, passant à proximité
des vignes de son père. Il prit un petit sentier qui gravissait une petite hauteur, semblable à celle que l’on avait escaladée la dernière fois, avant de redescendre le long du petit bois. Il y
avait là quelques masures de bûcherons.
« Il habite loin ? demanda Paul.
- Non, non… C’est là qu’il habite. La dernière maison. »
Après avoir considéré l’endroit d’un regard circonspect, Paul hocha la tête.
« Nous te remercions, Alban. Tu peux t’en retourner. »
Mon ami m’adressa un clin d’œil avant de disparaître. Je ne pus m’empêcher de penser avec un petit pincement au cœur qu’il allait rejoindre Aude.
« Et alors ? lança mon percepteur. Qu’attends-tu pour t’y rendre ?
- J’y vais…
- N’oublie pas que nous devons t’avoir à l’œil. Il est bien entendu hors de
question que l’on rentre chez lui. Invite-le à sortir pour discuter. Si vous désirez faire un tour au village pour ce faire, n’hésitez pas. Nous pourrons alors nous faire discrets tout en vous
suivant.
- Entendu. »
Je m’avançai donc vers la porte de la maison qu’Alban nous avait désignée. Elle était entrouverte comme beaucoup l’étaient en cette saison chaude. Je risquai
un regard à l’intérieur, non sans une certaine appréhension. Mes yeux peinèrent à s’accoutumer à l’obscurité ambiante. J’entendais des sons, comme si quelqu’un s’affairait autour du foyer, puis
le bruit cessa. Je vis alors une silhouette surgir de l’ombre et s’approcher de moi. Je reconnus Bélibaste qui s’essuyait les doigts sur un morceau de chiffon.
« Bonjour Geoffroy, me dit-il. Comment vas-tu ?
- Bien. Je vais bien. Je vous dérange ?
- Pas le moins du monde. Tu veux entrer ? »
Je me sentis gêné.
« Non… C'est-à-dire que… La dernière fois, j’ai désobéi au domestique de père, vous comprenez ? Alors maintenant, je dois rester sous leur
surveillance. Ils sont dehors…
- Je vois. Ca ne va pas faciliter les choses mais… » Il hésita, puis se
ravisa. « Dis-moi, tu es bien venu pour entendre la suite ?
- Oui.
- Bien. On va sortir. Ainsi, tes deux compagnons ne s’inquièteront pas. Tu
sais, ils ne veulent que ton bien…
- Je le sais. Seulement, c’est très contraignant. Je ne suis pas libre de faire
ce que je veux. »
Il sourit.
« Bientôt, tu seras amené à pouvoir faire selon ta volonté. Tu verras que ce n’est pas forcément évident.
- Je croirais entendre mon précepteur. Je ne suis pas venu pour que vous me
fassiez la morale.
- Viens. »
Il sortit de chez lui, se rendit compte de la présence de mes deux chaperons. Il les salua d’un hochement de tête.
« Voulez-vous que nous allions faire un tour au village ? demandai-je.
- Non. Tout ce que je dois te dire peut être dit ici. Tes deux compagnons sont
suffisamment loin pour que l’on puisse bavarder sans être entendu.
- Ils m’ont fait promettre de leur rapporter ce qui se sera dit entre
nous. »
Je le vis se mordre la lèvre inférieure.
« Tant pis. Je tiens quand même à ce que nous parlions doucement. Tu te sentiras libre de leur raconter tout ce que tu voudras par la suite.
- En quoi cela pourrait-il poser problème si je devais tout leur
rapporter ?
- Voici justement l’objet de mon deuxième secret, Geoffroy : si je dois
continuer à en partager avec toi, il se peut que l’on me cause des embêtements…
- Quel genre ?
- Que l’on me jette en prison, par exemple. »
Je fus catastrophé.
« Mon père vous ferait mettre en prison ?
- Oui. Je pense que ce serait le pire qui puisse m’arriver. Ceci dit, cela
aurait le mérite de te prouver que tous les secrets que j’ai à te révéler sont vrais. Pourquoi nuirait-on à un individu si ce qu’il dit n’a aucune importance ?
- Si cela doit vous causer des ennuis, ne vaudrait-il pas mieux que vous
gardiez le silence ?
- Non car un jour j’ai fait une promesse et je dois l’honorer. Geoffroy, tu
dois écouter ce que j’ai à te dire. Mais n’oublie jamais que ton père va certainement réagir violemment et cherchera peut-être à réfuter ce que tu lui annonceras. »
Pour la première fois, je commençais à comprendre que Bélibaste avait réellement des secrets intéressants à
partager. J’attendis la suite.
« Geoffroy, je t’ai dit que j’avais fait une promesse à quelqu’un. Il s’agit de ton père. »
J’eus du mal à comprendre.
« Mais vous venez de me dire que…
- En te disant que ton père t’aimait, l’autre jour, je ne faisais pas allusion
au seigneur du Puivert… Mais à ton vrai père. »
Il me fallu un temps pour assimiler ce que Bélibaste venait de dire. Peut-être avais-je mal entendu. Devant mon silence, il poursuivit.
« Ce n’est sans doute pas facile à entendre, Geoffroy. Le seigneur de Congost n’est pas ton vrai père. Il t’a adopté alors que tu n’avais que quelques
mois. »
Je ne me rappelle plus la façon dont j’avais réagi. Il me semblait n’avoir pas compris immédiatement la portée de ce qu’il venait de me dire. Pour moi, il
n’y avait jamais eu qu’un seul père et il me convenait parfaitement même si, de temps en temps, il se montrait particulièrement sévère à mon égard. Je crois donc que j’avais accueilli ses
révélations sans les prendre véritablement au sérieux. Du moins pas dans l’immédiat. Je me souviens d’avoir ri, de gêne ou d’incompréhension, mais la gravité inscrite sur son visage me rappela à
l’ordre.
« Ta réaction n’est pas surprenante, Geoffroy. Il te faudra du temps pour en accepter l’idée. Juste après ta naissance, Jean de Peyssac – ton père –
s’est retrouvé dans l’incapacité d’assurer ton éducation. Plutôt que de risquer de la bâcler, il a préféré te confier à la famille de Congost ; il se trouve que Jean est le cousin du
seigneur Bernard. »
Je restai silencieux, non que j’étais terrorisé ou choqué par ce que je venais d’entendre mais parce que je ne trouvais simplement rien à dire sur une
situation qui me paraissait irréelle. Bélibaste le comprit et me posa la main sur l’épaule.
« On va s’arrêter là… C’est déjà beaucoup pour un petit garçon de ton âge et j’en suis désolé. Prends le temps de songer à ce que je viens de te
révéler. Si, plus tard, tu as envie d’en savoir plus sur ton père, tu pourras me retrouver, que ce soit ici ou… en prison. Cela dépendra de la réaction du seigneur Bernard. »
Je hochai la tête. J’étais dans une sorte d’état second.
« Au revoir, bonhomme… », me dit-il avant de rentrer chez lui.
Quand je sentis de nouveau une pression sur l’épaule, c’était pour me rendre compte de la présence de Guyon et de mon précepteur. Celui-ci me toisait d’un
regard préoccupé.
« Eh bien, Geoffroy… Tout va bien ? »
J’acquiesçai.
« Oui… Oui.
- Rentrons au château. Tu nous raconteras tout en chemin. »
Alors que nous remontions le sentier, j’entendis Paul poser la question que je redoutais par-dessus tout.
« Alors, Geoffroy… De quoi avez-vous parlé ? Tu semblais bien pâle… »
En retraversant le cœur du village, j’avais réfléchi à ce que je pourrais répondre à cela. Mais je n’étais toujours pas plus avancé. J’avais une furieuse
envie de mentir mais j’avais promis de ne pas trahir la confiance que l’on m’accorderait.
« Il était question de mon père, dis-je.
- Ah bon ? Et qu’est-ce que cet homme lui voulait ? A-t-il quelque
chose à lui reprocher ?
- Non. A aucun moment il n’a dit de mal de père. » Je me rappelais ses
craintes et désirais le protéger du mieux que je pouvais.
« Eh bien parle ! Je te trouve bien discret…
- Nous avons parlé de mon vrai père… »
Je fermai les yeux, appréhendant la réaction de mon précepteur. Je sentis une certaine tension dans l’air. Quand il reprit la parole, il s’efforça de garder
son calme mais je perçus un léger tremblement dans sa voix.
« Dis-moi, jeune homme… Quels sont les éléments qui te font croire à l’existence d’un « vrai père » ?
- Rien… Cet homme paraissait sincère. C’est tout.
- Que t’as-t-il dit, exactement ?
- Mon vrai père s’appellerait Jean de Passac, ou quelque chose comme ça. Il
aurait eu des ennuis pour m’élever. Alors il m’aurait donné à père et à mère pour qu’ils m’élèvent correctement. »
Ce que je disais ne me paraissait avoir ni queue ni tête. Mais je sus que Paul et Guyon avaient fortement réagi en prêtant attention à mes
confidences.
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